Ces deux nouvelles qui ont en commun le thème de la déchéance d'un être talentueux datent de deux périodes tout à fait distinctes de la carrière de Tolstoï. "Albert" ici présenté en deuxième remonte à sa jeunesse et "Le Cheval" à sa maturité d'écrivain. La nouvelle la plus ancienne se ressent de l'influence de Gogol (et se passe d'ailleurs à Saint-Pétersbourg) mais justement l'association des deux textes montre comment Tolstoï s'inscrit, dans l'histoire de la littérature russe, entre celui-ci, son aîné, et Tchekhov, son cadet et dans une certaine mesure son disciple.
J'en viens au fait. "Le Cheval" est l'histoire d'un cheval - un vieux hongre méprisé des hommes pour son pelage pie, et maltraité par les autres chevaux de son haras, qui n'ont pas vraiment de respect pour les aînés, mais qui fut dans sa jeunesse un coursier exceptionnel. Le coup de force qu'impose Tolstoï est de suivre pour l'essentiel le point de vue du cheval - la narration lui est même déléguée dans une succession de "nuits" où il raconte son passé aux autres chevaux - et de faire des humains des personnages secondaires voire de simples figurants. Il entre évidemment un peu d'anthropomorphisme dans la démarche, mais Tolstoï, s'appuyant sur sa connaissance personnelle approfondie de la vie à la campagne, s'efforce avec succès non seulement de s'en tenir à une certaine vraisemblance mais même de proposer une vision chevaline de l'existence dans toute son originalité. Si "Le Cheval" est un conte moral sur l'ingratitude, il s'inscrit aussi dans une vision écologiste avant l'heure qui conserve une profonde actualité, notamment dans un dénouement rempli d'une émotion puissante, en même temps qu'il propose une forme littéraire innovante.
"Albert" est l'histoire plus classique d'un musicien alcoolique, Albert, dont un homme qui commence à se détacher de la vie mondaine, Délessov, découvre le talent à l'occasion d'une réception mondaine où le violoniste s'impose plus ou moins, et qu'il décide d'aider à retrouver une assise sociale conforme à ses qualités d'artiste. Mais n'est-il pas trop tard pour sauver Albert ? Vive et pittoresque, cette nouvelle montre elle aussi la capacité d'empathie qui est l'une des forces merveilleuses de Tolstoï : Albert est d'abord observé de l'extérieur, personnage improbable et pittoresque, mais la fin du récit adopte son point de vue, marqué par l'alcoolisme et peut-être la psychose. C'est là que Tolstoï emprunte à Gogol sa veine fantastique, autour du thème de la magie musicale, qui depuis le dix-huitième siècle resurgit régulièrement, notamment autour du violon. Il maintient savamment l'ambiguïté sur le plus ou moins de réalité des expériences d'Albert et le lecteur a le temps d'être troublé avant de rationaliser sa compréhension du récit.
Ce sont deux preuves s'il en fallait que l'oeuvre de Tolstoï ne doit pas être limitée à ses (géniaux) massifs romanesques.