A la publication du Métronome de Lorànt Deutsch, les médias saluent unanimement le travail d'un passionné d'histoire sachant se mettre au niveau du public. Le comédien, porté par son aura populaire, est ainsi intronisé comme une véritable autorité historienne à l'image de toute une lignée d'historiens médiatiques, comme Alain Decaux. Pourtant, l'approche de Deutsch est truffée d'erreurs qui n'ont rien d'anodin : apologie de la monarchie, nostalgie d'un passé fantasmé, révolutions réduites à des instants de terrorisme sanglant, etc. Elles participent du retour en force de récits orientés, portés, entre autres, par des politiques comme Patrick Buisson (ancien directeur de Minute, directeur de la chaîne Histoire et ex-conseiller politique de Nicolas Sarkozy), qui a travaillé à la publication du Paris de Céline avec le comédien et est très impliqué dans cette réécriture constante de l'histoire. Les auteurs s'inquiètent ici du réveil de cette histoire nationale dont Lorànt Deutsch est le poste avancé. Nationale, car il n'y est question que de la France au sens le plus étroit du terme. Nationale, car l'histoire n'y est envisagée que comme un support au patriotisme le plus rétrograde. Alors que les sciences historiques ne cessent de s'ouvrir à des horizons plus larges, cet essai tire la sonnette d'alarme contre le repli identitaire de ces historiens, fruit d'une inquiétude face au passé qu'eux seuls n'arrivent pas à assumer.
Le livre est une critique des historiens de garde, formule inspirée des chiens de garde de Paul Nizan pour décrire les auteurs et autrices dont la fonction est de manipuler les opinions et de construire une hégémonie culturelle conservatrice er au service des dominants. Dans cet ouvrage, le terme qualifie donc les personnes qui se servent de leur aura et leur autorité pour servir la cause royaliste et chrétienne (les fameuses racines chrétiennes alors que les religions judaïque et protestante furent prépondérantes) en se cachant derrière un discours d'apparence non politique, la cible principale ?
Laurent Deutsch, dont les ouvres sont décortiqués afin d'en montrer les erreurs méthodologiques, leurs contradictions et surtout, leurs orientations idéologiques marquées à droite, voire à l'extrême droite, Deutsch allant jusqu'à réhabiliter Céline. Ainsi, Deutsch "l'apolitique" qui se prétend en cavale à cause des historiens de gauche alors que lui n'est pas connoté idéologique, va jusqu'à dire que la France a perdu sa tête avec la perte de son roi, et qu'il faut un Concordat et que le roman National permet d'unir les peuples derrière une même histoire ; une histoire créé avec des héros et des méchants dans un manichéisme du spectacle qui glorifie les grands noms et délaisse les populations, une histoire dont les faits sont orientés quand pas inventé (Deutsch fait dire très souvent des choses à ses sources, pas nombreuses, qu'elles n'ont pas dit).
Ainsi, les auteurices critiquent le manque de réaction des historiens universitaire face à ces textes biaisés et orientés idéologiquement de manière non assumées. Ielles rappellent que la neutralité ne peut pas exister dans la recherche, mais qu'il faut faire preuve d'esprit critique et se soumettre à l'examen des faits, et non de contenter de parler de la forme. Et parler des bienfaits de la monarchie, dire que les peuples sont des ingrats qui se révoltent sans raison sans évoquer les massacres pendant les grèves, les famines, la gestion des finances visant à créer de la domination royale par le symbole (les châteaux par exemple), ce n'est pas se soumettre à l'examen des faits. Et je gratte à peine la surface des conneries énoncées par Deutsch.
Plus globalement, les auteurices font un travail dantesque de recontextualisation et d'études des structures en jeu pour les historiens de garde, montrant les liens financiers et sociaux entre Deutsch, Bern avec des grands noms et groupes de la droite, comme Buisson, TF1, Histoire, et parfois même Valeurs Actuelles et Nouvelle Action Française, qui se revendique d'un royalisme "de gauche" comme Deutsch. Je suis admiratif de ce travail qui me rappelle les travaux de Chomsky et d'Halimi sur, respectivement, les mécanismes visant à manipuler l'opinion publique et les nouveaux chiens de garde. Historiens de garde qui, comme les autres, se complaisent dans un discours de victimes du système, alors qu'ils sont diffusés à très larges antennes où ils veulent quand il veulent et avec des journalistes et animateurs systématiquement complaisants. Typique car le discours de crise permet de mobilier des affects contestataires facilement.
Je recommande plus que de raison la lecture de cet ouvrage, il est de taille moyenne (178 pages) et est disponible gratuitement sur le site de Libertalia pendant le confinement.