J’ai une relation un peu complexe à Kamimura, auteur de manga appartenant au style Gekiga, dont j’aime beaucoup les compositions graphiques qui tire et étire le flot des émotions de ses héroïnes, mais je trouve aussi dans ses oeuvres un « male gaze » et une vision de la femme difficilement appréciable de nos jours. Je suis consciente de mon anachronisme mais je n’arrive pas à m’en défaire et ce nouveau titre, anthologie de plusieurs histoires de vengeance, ne garde malheureusement que ce dernier point.
Auteur phare des années 70, connu pour ses histoires âpres sur la société japonaise à travers un prisme féminin pensé à travers ces yeux d’homme japonais né en 40, Kamimura a été largement édité en France contrairement à ses compatriotes femmes de la même époque, tout autant porteuse de nouveautés et envolées graphiques pourtant. Bref. Il a même connu en 2017, à titre posthume, une exposition à Angoulême : “Kazuo Kamimura: l’estampiste du manga”, avec plus de 150 originaux exposés, l’occasion de revenir sur les thématiques qui caractérisent ses œuvres.
Je l’ai découvert pour ma part avec Le Fleuve Shinano, puis avec Lorsque nous vivions ensemble et avec Maria et Une femme de Showa, des récits toujours superbement dessiné grâce à son trait lyrique. Je m’attendais à retrouver cela ici, mais si, les dessins sont souvent beaux, ils n’ont pas la force compositrice que j’ai croisé précédemment. Nous nous retrouvons bien trop souvent avec des planches à la composition fort simple, alors qu’il m’avait habituée à briser et sortir du cadre. Résultat, il reste juste ce crayonné imposant typique du Gekiga et ces beaux portraits de femmes aussi bien cruels et que tragiques. Je me suis un peu ennuyée…
Ce ne sont pas les histoires qui m’ont sauvée. Car, même si elles se lisent très bien et qu’il y a un beau souffle tragique à travers les différents vengeances qu’elles mettent en scène, elles témoignent aussi de portraits de femmes difficilement appréciable par un regard féminin du XXIe siècle. Je ne veux pas faire d’anachronisme mais le regard porté sur les femmes dans les années 1970 n’est plus le même qu’actuellement et ça dérange. Montrer une femme qui se fait violer puis qui finalement tombe « amoureuse » de son agresseur, c’est très limite. Célébrer aussi le plaisir pris par une femme lorsqu’un enfant la tête me semble aussi plus relever du fantasme masculin et j’en passe. J’ai vraiment eu du mal avec le volet pseudo romantique de l’histoire que je trouvais fort malaisant…
Pour autant, comme l’explique la postface fort intéressante glissée par l’éditeur, l’auteur puise aussi son inspiration, pour les trois histoires composants ce premier tome, de la littérature et de l’art classique japonais. On prend donc plaisir à évoluer dans ce décor révolu de ronin (ex-samurai), de femmes en kimonos, de peuples de pêcheurs pauvres et j’en passe. C’est une belle atmosphère à l’ancienne qui se retranscrit superbement sous la plume incisive de l’auteur qui allie âpreté et sombre poésie. Il emprunte aussi énormément au théâtre et propose ainsi une narration dramatique théâtralisée qui veut prendre les lecteurs aux tripes pour les bouleverser, ce qui donne des histoires un peu grandiloquentes mais poignante, car elles finissent toujours mal. Enfin, il y a aussi un peu d’horreur fantastique ici, avec des pointes même de Body Horror à plusieurs reprise et j’avoue aimer cela dans le contexte tragique et vengeur de chacun des histoires.
J’ai donc lu très facilement les trois histoire (sur 13 ?) de la première moitié de ce recueil. Des histoires assez longues, entre 200 et 100 pages chacune, avec des pages couleurs ou bichromiques de toute beauté en ouverture, dans un grand format souple agréable même dans mes petites mains. J’aime ce format des intégrales de Kana qui offre beaucoup de pages pour un prix réduit et une manipulation correcte. C’est plus populaire que d’autres. J’ai aimé malgré tout suivre les parcours de vengeance de chacune des femmes croisées, de celle qui se fait empoisonnée par son voisin pour se faire piquer son amant, en passant pour cette mère-épouse délaissée par son mari qui trouve du réconfort ailleurs, ou celle musicienne itinérante aveugle qui subit le courroux de ses paires à cause d’une relation interdite avec un riche pêcheur. Parfois les vengeances coulent de source, notamment dans la première histoire. C’est parfois plus tordu (dernière histoire) et d’autre mal désigné (deuxième histoire), mais ça reste prenant à suivre grâce à la narration efficace de l’auteur et les grands sentiments pourtant simple qu’il invoque. Bref du Kamimura.
C’est ainsi avec tous ces bémols que je conclus en disant que j’ai quand même apprécié ma lecture, la trouvant efficace et ayant tendance à m’emporter. Je voulais voir les destins de ces femmes malmenées par les hommes de tout âges et conditions, surtout sous le beau trait gekiga de l’auteur qui célèbre bien ces époques lointaines, même si je l’ai connu plus inspiré et original. Alors certes, lu en 2024, il y a une vision de la femme dérangeante car relevant surtout du fantasme, mais si vous parvenez à surmonter cela vous serez face à des histoires de vengeance tragiques et entêtantes, évoquant traditions littéraires, histoire passée et fantastique horrifique bien maîtrisés.
C’est plus un 3.5, mais quand même pas un 4. C’est magnifique et terriblement bien raconté. C’est aussi très différent des autres mangas que j’ai lu. La construction narrative est assez unique, mélangeant récit traditionnel et polar trash, mais j’ai tout de même un malaise avec le traitement des femmes dans ces histoires… je comprends le setting féodal et blahblahblah, mais ça devient un peu lourd les femmes qui se font violer, défigurer, couper des bras et perforer des mamelons. Ok oui, il s’agit d’histoires de vengeance, mais il y a toujours moyen de se venger d’autre chose que de sévices sexuels et de démembrements, non ? Se venger du gros cave qui nous a voler notre parking au Costco, c’est valable aussi comme intrigue.