On entrera dans cette saga familiale comme on pénètre dans la grande histoire, par le bruit des obus et de la guerre. Nous sommes en avril 1944 et les bombardiers américains fondent sur Bucarest. La jeune Léna, assise sur les genoux de son père, Costa Cristu, contemple fascinée les machines volantes qui grondent dans le ciel. Les Cristu ont fui en voiture la capitale roumaine pour se réfugier à la campagne, loin des combats, mais l’espoir chevillé au cœur : l’Allemagne nazie perd sur tous les fronts, bientôt la Roumanie retrouvera son indépendance. Hélas, la libération ne viendra pas de l’Ouest, envahi par l’armée Rouge, le pays sera surtout libre d’obéir à nouveau maître : l’URSS. Dans La fille de l'ennemi du peuple , Lélia Dimitriu nous livre un témoignage unique et passionnant : celui d'une jeune fille qui grandit dans une Roumanie doublement meurtrie, d’abord par le fascisme puis par le communisme. Lena y raconte sa jeunesse et le destin hors du commun de sa famille, les Cristu, menée par son père, le tendre et solaire « Maestro », un immigré macédonien qui a fondé une florissante fabrique de meubles ; les conditions miraculeuses qui auront présidé à la rencontre de ses parents et à sa naissance dans un pays où légendes, magie et religion se mêlent ; la Bucarest des grandes heures avant que la ville ne sombre dans l’horreur des pogroms ; puis l’arrivée des staliniens au pouvoir, les spoliations, le Maestro devenu "ennemi du peuple", la collectivisation des logements et des entreprises, partout la paranoïa, les arrestations, les disparitions, la terreur rouge… ; L’amour aussi, celui que Léna voue à ses parents, et l’autre, plus incandescent, qui la conduit dans les bras d’un écrivain communiste. Mais l’amour suffit-il pour respirer dans un pays asphyxié par la dictature ? Ses études achevées, Léna n’aura qu’une idée en tête : fuir la Roumanie, rejoindre Paris, être libre. Un témoignage qui se lit comme un roman : en se racontant, l’autrice éclaire un pan méconnu de l’histoire du XXème siècle.
Étant roumaine, je possède certaines connaissances sur mon pays d’origine. Notamment ce que mes parents m’en ont raconté du temps où ils y ont habité (fin des années 60 au début des années 90). Cependant, la période avant leur naissance m’est plus méconnue et c’est là qu’entre en scène cette autofiction qui a su répondre aux questionnements que je pouvais avoir à ce sujet.
Léna naît au sein d’une famille riche à Bucarest en pleine seconde guerre mondiale. La Roumanie s’allie d’abord à l’Allemagne, puis retourne sa veste et se joint aux Soviétiques qui interviennent dans le pays et mettent graduellement en place ce qui deviendra une tyrannie. La famille de Léna, en raison de son statut, sera bientôt dénudée de ses avoirs et deviendra une « ennemie du peuple ». Avec cette étiquette, Léna navigue sa vie de l’enfance jusqu’à l’âge où elle quitte Bucarest pour Paris.
Léna, dans ce roman, constitue l’alter ego de l’autrice qui raconte son vécu en Roumanie dans les années 1940 jusqu’aux années 1960. J’ai franchement aimé la suivre et en apprendre plus sur sa famille : l’histoire de son père macédonien, sa mère à qui on a forcé à arrêté l’école très tôt – ce qui fait écho à ce que ma propre grand-mère a subi –, ses adelphes aux diverses aspirations… et j’ai surtout aimé suivre leur dégringolade quand ils passent d’une famille riche, propriétaire et faisant pour ainsi dire partie de l’élite à une famille au centre des préjudices. Le changement se perçoit bien.
En plus de son quotidien, l’autrice montre bien de nombreux enjeux présents à l’époque. On a bien sûr la présence soviétique qui influence (et conditionne parfois), les discriminations envers les juifs et les tsiganes, la montée du communisme et des restrictions envers le peuple. Aucun doute qu’en plus de ses anecdotes personnelles, l’autrice se soit bien informée pour apporter les sujets avec justesse.
Même avec ce savoir, ce que j’apprécie surtout, c’est bien qu’elle ne tombe pas dans le piège du « tell » : elle a bien compris qu’il fallait montrer et c’est exactement ce qu’elle fait. Même si elle explique quelques fois, ce n’est pas quelque chose qui arrive souvent sauf pour confirmer ce qu’on peut déjà déduire. On sent bien le vécu dans ce qu’elle nous raconte : il faut dire que l’histoire est très personnelle.
J’ai appris beaucoup de choses au cours de cette lecture, que ce soit simplement la Roumanie à cette époque pré-Ceausescu, que tous les aspects mentionnés plus hauts. Si vous voulez en apprendre plus vous aussi, je vous conseille cette lecture.
Lélia Dimitriu fait le récit de sa propre vie (dans le livre elle se prénomme Léna) en Roumanie, d’abord un royaume associé à l’Allemagne nazie, qui passe ensuite à une république démocratique sous la botte soviétique où le mensonge (cf le livre « Dix ans au pays du mensonge déconcertant » de Ante Ciliga) et la délation sont les règles de la survie. Léna montre à de nombreuses reprises son amour infini pour son père Costa, ébéniste, qui a créé dans les années 1930 sa fabrique de meubles de style, une usine qui sera nationalisée par le régime communiste et dans laquelle il devra plus tard travailler comme simple ouvrier. L’autrice décrit avec lucidité l’omniprésence de la Securitate (le KGB roumain) dans le pays, la violence des arrestations arbitraires, les camps de relégation et la corruption généralisée qui permet à certains de s’en sortir. On voit Lena fréquenter le milieu de l’intelligentsia communiste des années 1960 (elle se marie avec Milo, un reporter écrivain, puis divorce sans pour autant cesser de l’aimer), elle évite la relégation dans les Carpates en côtoyant un ministre qui lui offre un poste dans la capitale. Son dossier de « fille d’un ennemi du peuple » sera enfin effacé et lui permettra d’envisager dans ce pays de fous une vie plus normale. L’ouverture très progressive du pays début des années 1960 permettra à Lena de réaliser son rêve, émigrer à Paris. Bravo pour ce beau et poignant témoignage de la vie dans un régime communiste !
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