Dans « La Fille qu’on appelle », Tanguy Viel nous invite dans un récit à la fois intime et social. Laura Le Corre, fille d’un ancien boxeur reconverti en chauffeur du maire, revient dans sa ville natale pour reconstruire sa vie. En quête d’un logement social, elle sollicite un rendez-vous avec le maire. Ce dernier, sous des apparences paternalistes, se montre vite ambigu dans ses intentions, entraînant la jeune femme dans une situation où se croisent pouvoir, manipulation et exploitation. Le roman s’intéresse aux rapports de domination, aux frontières floues entre consentement et contrainte, et au poids des rôles sociaux.
Après ma découverte de « Article 353 du code pénal », j’avais envie de retrouver la plume de Tanguy Viel et la voix de Marie du Bled dans la version audio. « La Fille qu’on appelle » est similaire dans sa construction narrative : une personne raconte un événement à quelqu’un et pour cela doit refaire incursion dans le passé. Ici, les thématiques sont très vite dévoilées, le roman explore la manière dont les hommes en position de pouvoir exploitent les vulnérabilités des femmes. Laura se retrouve prise dans un jeu d’apparences et de faveurs où l’on devine rapidement que les intérêts du maire dépassent la simple assistance administrative. L’auteur peint un tableau sombre des rapports de genre, mêlant bienveillance feinte et prédateur dissimulé. À travers les dialogues et l’attitude du maire, l’écrivain questionne subtilement la frontière entre devoir moral et abus de pouvoir.
« La Fille qu’on appelle » juxtapose les réalités de Laura, une jeune femme marquée par son passé difficile, à celles d’un maire au sommet de sa carrière, illustrant les fossés sociaux qui séparent les individus. Laura est à la fois un produit de sa beauté et une victime des regards qu’elle attire. Loin d’être passive, elle montre toutefois une certaine force, mais reste enfermée dans un système qui exploite les apparences et maintient les plus faibles dans une position de dépendance. Il faut dire que le texte s’intéresse aussi à la manière dont le passé façonne les choix présents. La jeune femme, ex-mannequin au passé trouble, entend reprendre le contrôle de sa vie en revenant dans sa ville natale. Pourtant, le poids des traumatismes et des jugements sociaux s’impose comme un obstacle constant, la ramenant toujours au rôle que les autres lui assignent.
Évidemment, le sujet majeur de « La Fille qu’on appelle », titre tout sauf hasardeux, aborde la question du consentement. Tanguy Viel y décrypte les ambiguïtés et les pressions qui peuvent le teinter en mettant en lumière des situations où le consentement, bien qu’apparemment donné, est influencé par des rapports de pouvoir et des circonstances oppressantes. Dans la zone grise du consentement, quid de la contrainte sociale et psychologique ? Peut-on dire « Non » à quelqu’un qui vous a aidé ? Dans ce contexte, l’auteur interroge la manière dont le consentement peut être extorqué ou biaisé par la position de domination d’un individu sur un autre.
Ainsi, « La Fille qu’on appelle » explore avec une lucidité glaçante l’emprise sociale des puissants et la soumission, parfois résignée, des victimes prises dans des mécanismes de domination. À travers des personnages comme le maire et Laura, l’auteur dissèque les dynamiques de pouvoir dans une société où les rôles sont imposés par des structures invisibles, mais omniprésentes. Le maire illustre cette emprise avec son charisme calculé et sa posture de bienfaiteur. Il incarne une autorité subtile, mais implacable. Son pouvoir ne repose pas uniquement sur sa fonction officielle, mais aussi sur sa capacité à manipuler les relations humaines à son avantage. Paternaliste à souhait, il se drape de bienveillance pour mieux masquer ses abus. Subtil, il ne force jamais ouvertement Laura à quoi que ce soit, mais ses gestes et paroles créent une pression morale et psychologique qui limite ses choix. Ce type de contrôle, insidieux, est souvent plus difficile à combattre que la coercition directe.
Quant à Laura, sa posture face au maire reflète une soumission non pas volontaire, mais fataliste, fruit de son passé et de ses besoins immédiats. Par son prisme, Tanguy Viel met en lumière les mécanismes psychologiques et sociaux qui poussent les individus vulnérables à accepter des situations qu’ils désapprouvent intimement. Ainsi, le personnage de Laura illustre comment les rapports de domination deviennent normalisés. Le consentement est souvent présenté comme un choix libre, mais le romancier montre à quel point il peut être influencé par des forces extérieures. Il faut avouer que c’est précisément cela qui est très dérangeant dans « La Fille qu’on appelle » et qui place le lecteur en position de témoin, face à une situation qui n’est pas si claire…
Le style de Tanguy Viel dans « La Fille qu’on appelle » est marqué par une maîtrise particulière du langage, où les répétitions jouent un rôle fondamental. Celles-ci s’inscrivent dans une démarche littéraire réfléchie qui vise à créer une tension narrative, à explorer les subtilités psychologiques des personnages, et à souligner les thèmes centraux du roman. Mais, il faut avouer que cette utilisation stylistique peut gêner, notamment dans la version audio où elle est plus flagrante encore. L’écrivain a effectivement une manière bien particulière de rythmer son écriture par des expressions récurrentes, telles que « de sorte que », « en même temps », ou « comme si ». Si leur répétition confère au texte une musicalité particulière, où chaque phrase semble s’enrouler sur la précédente, je dois avouer m’être sentie oppressée par ce choix narratif. Sans doute était-ce là une volonté délibérée afin de créer une tension narrative, d’établir un rythme hypnotique, de renforcer l’atmosphère d’oppression et de fatalité ou encore de donner une voix intérieure aux personnages enfermés dans des schémas prédéfinis, difficiles à briser. Mais mon irritation n’a cessé de grimper…
Si « La Fille qu’on appelle » est indéniablement puissant dans son propos, il n’échappe pas à une certaine lassitude. L’intrigue manque parfois de surprise, notamment dans sa progression : les intentions du maire sont si évidentes que la tension perd en intensité. L’interprétation de Marie du Bled met joliment en valeur la plume de Tanguy Viel, mais accentue aussi les répétitions excessives, et du coup horripilantes, de certaines expressions.
Si le roman est courageux et nécessaire, je n’ai pas vraiment su me positionner pour Laura ou contre le maire, tant les lignes sont parfois floues. Dans le roman de Karine Tuil « Les choses humaines », les dynamiques sont similaires (même si les forces en présence sont diamétralement opposées), mais j’ai su rapidement où me placer.
« La Fille qu’on appelle » est un roman courageux et nécessaire, qui s’attaque à des problématiques contemporaines majeures avec une plume incisive et originale. Une lecture à découvrir pour ses questionnements profonds, et une critique acerbe des structures sociales, où les rôles sont imposés et les relations de pouvoir profondément ancrées dans les interactions humaines. Pour la forme, je vous laisse vous faire votre propre opinion.