"Mon père et ma mère" aborde en apparence le thème des vacances, celles d’une famille bourgeoise juive sur les rives de la Pruth pendant l’été 1938 dans l’ancienne Bucovine. Âgé de 10 ans, le narrateur et unique enfant de cette famille raconte la vie mystérieusement tranquille d’un microcosme de vacanciers juifs qui subissent pourtant des violences antisémites et sentent la menace d’une guerre mondiale. Le récit détaille les préoccupations normales d’un enfant, ses inquiétudes, l’amour de ses parents, les amis de la famille ou les vacanciers de la communauté juive, bref toute une galerie de portraits dominés par celui des parents, le père, rationaliste, sarcastique, réservé et la mère, protectrice, lumineuse, sensible. Mais derrière l’insouciance de ce thème des vacances, l’écrivain met plutôt en évidence les fausses croyances et les illusions d’assimilation de la communauté juive en Europe. Naïves et croyant échapper à l’antisémitisme en expansion, des familles se regroupent sur les rives de la Pruth comme des curistes dans un sanatorium pour s’offrir un semblant de sécurité et de normalité. Ce roman pose de nouveau la question du sort du judaïsme européen et de sa fin scellée avant même la catastrophe. Écrit à la première personne et porté par un style limpide, le récit mêle donc harmonieusement cette interrogation historique à la fiction qui parait s’appuyer sur des souvenirs d’enfance d’Aharon Appelfeld, mais l’âge et le prénom du narrateur ne correspondent pas. Il s’agirait plutôt de réminiscences puisées « dans le réservoir de visions qui se sont déposées en vous » et dont l’écrivain prend connaissance « lorsqu’on remonte un seau du fond d’un puits sombre. » Du fond de celui-ci, Aharon Appelfeld recueille les images et les émotions de son récit estival précédant la catastrophe. Sans réelle intrigue, la narration lente et répétitive baigne le lecteur dans une étrange atmosphère de douceur et de peur et les amateurs d’action préfèreront peut-être passer leur chemin. Pour ma part, j’ai aimé l’écriture simple, pudique et légèrement surannée des descriptions, la tonalité presque théâtrale des dialogues comme si les paroles des personnages sous-titraient les scènes de vacances. Ce qui m’a le plus touché, c’est la simplicité et l’humilité de l’écrivain qui dit sa détresse face à l’inéluctable catastrophe à venir. Il est en effet émouvant de penser que cette communauté juive se croyant dans cette villégiature à l’abri et à l’écart du monde est en fait embarquée sur un navire de croisière s’approchant lentement, dans la nuit de l’iceberg nazi.