"Les Quatre fleuves" n'est pas une adaptation d'un roman de Fred Vargas, mais un récit original qui a trouvé sa forme définitive dans le dialogue avec les dessins d'Edmond Baudoin. Publié dans la collection "Chemins nocturnes" chez Viviane Hamy, qui n'est pas une collection de bande dessinée, il a tous les titres nécessaires pour se faire qualifier de roman graphique.
Tout commence par le mauvais coup de deux jeunes gens, Grégoire et Vincent, qui délestent un vieil homme (encore vigoureux cependant) de son sac. C'est le gros lot ! le sac contient trente mille francs. Mais l'argent est accompagné d'objets et d'écrits divers, montrant que son légitime propriétaire est un adepte d'un ésotérisme assez sinistre. Vincent a de mauvais pressentiments ; Vincent finit assassiné à coups de couteau. Grégoire récupère discrètement le sac et son contenu cependant que le commissaire Adamsberg, derrière l'apparente agression crapuleuse, croit discerner la marque, pourtant peu apparente, d'un mystérieux tueur en série, le Bélier…
Tout en noir et blanc contrasté, parfois à la limite de la lisibilité, le travail de Baudoin accentue la dimension noire et angoissante du récit. Il explore tous les possibles du roman graphique, des planches de bande dessinée les plus classiques à des compositions muettes, en passant par l'illustration apparemment modeste d'un texte auquel est alors attribuée la plus grande partie de la page.
Vargas, quant à elle, est forcément un peu à l'étroit dans ce format. Elle a donc décidé de placer au second plan une intrigue bien construite mais qui n'a rien de tourneboulant, alors qu'elle est experte en la matière. Ce sont les caractères qui frappent, des caractères idiosyncrasiques jusqu'à imposer des visions du monde poétiques, en discours ou en action, souvent dans des dialogues qui partent en boucle et qui atteignent à un développement remarquable dans l'économie de l'ensemble ; frappent moins les caractères déjà bien connus, même à l'époque (2000), d'Adamsberg et de son adjoint Danglard, encore qu'on récolte quelques petites perles au passage ("Vous savez bien que je ne pense jamais à aucun truc. Ce sont les trucs qui pensent à moi"), que ceux des protagonistes de cette intrigue particulière, au premier rang desquels Grégoire et sa famille, improbable fratrie dont un seul (mais on ignore lequel) est le fils légitime du père qui désormais s'occupe d'eux ou du moins, comme ils sont tous de jeunes adultes, les coordonne tout en forgeant une gigantesque copie en métal de la fontaine des Quatre fleuves du Bernin, comme une allégorie de la famille. Le théâtre antique d'Orange joue également un rôle important dans l'intrigue, comme si la monumentalité des chefs-d'oeuvres du passé, dans leur jus ou réinterprété, servait de repère à l'existence instable des personnages ; la poésie de Rimbaud, le théâtre de Racine jouent des rôles comparables (à la grande joie du savant Danglard), dans des proportions assez inédites dans l'oeuvre de Vargas, dont on reconnaît par ailleurs des motifs chéris (la famille blessée qui se réinvente un fonctionnement, et en parallèle le tueur au monde mental d'une singulière et effrayante cohérence).
Le plus touchant est sans doute la parenté, dessinée plus qu'écrite, entre Grégoire et Adamsberg qui présentent, à trente ans d'écart, des dégaines tout à fait comparables, et pas éloignées, si j'en crois les photos que je trouve, de celles de Baudoin lui-même : des rêveurs, que la catastrophe frôle, puis finalement épargne. Baudoin croque d'ailleurs Adamsberg dans des postures extrêmement dynamiques, presque à l'opposé de ce que le texte, ici, comme ailleurs, décrit de son indolence, et donne ainsi à voir la puissance secrète qui anime le commissaire.