Q:
Son parcours universitaire avait la forme labyrinthique de ses passions, et il s’en découvrait toujours de nouvelles. Antoine n’avait jamais compris la séparation arbitraire des matières : il assistait aux cours qui l’intéressaient dans n’importe quelle discipline et délaissait ceux dont les professeurs n’étaient pas à la hauteur. Et c’est un peu par hasard qu’il validait des diplômes grâce
à l’amoncellement de ses unités de valeur et modules. (c)
Q:
Il avait peu d’amis, car il souffrait de cette sorte d’asocialité qui vient de trop de tolérance et de compréhension. Ses goûts sans exclusive, disparates, le bannissaient des groupes qui se forment sur des dégoûts. S’il se méfiait de l’anatomie haineuse des foules, c’est surtout sa curiosité et sa passion ignorant les frontières et les clans qui en faisaient un apatride dans son propre pays. Dans un monde où l’opinion publique est enfe rmée dans la réponse à des sondages entre oui, non et sans opinion, Antoine ne voulait cocher aucune case.
Être pour ou contre était pour lui une insupportable limitation de questions complexes.
En plus de cela, il possédait une douce timidité à laquelle il tenait comme à un vestige enfantin. Il lui semblait qu’un être humain était si vaste et si riche qu’il n’y avait pas plus grande vanité en ce monde que d’être trop sûr de soi face aux autres, face à l’inconnu et aux incertitudes que représentait chacun. Un moment, il avait eu peur de perdre sa timidité et de rejoindre la troupe de ceux qui vous méprisent si vous ne les dominez pas; mais, par une volonté acharnée, il sut la conserver comme une oasis de sa personnalité. S’il avait reçu de nombreuses et profondes blessures, ça n’avait en rien durci son caractère ; il gardait intacte son extrême sensibilité, qui, comme une phénixienne chair de soie, renaissait plus pure que jamais à chaque fois qu’elle était abîmée et meurtrie. Enfin, si, raisonnablement, il croyait en lui-même, il s’efforçait de ne pas
trop se croire, de ne pas trop facilement acquiescer à ce qu’il pensait, car il savait combien les mots de notre esprit aiment à nous rendre service et à nous réconforter en nous dupant (c)
Q:
Avant de prendre la décision qui allait changer son existence de bien des façons, avant donc de devenir stupide, Antoine essaya d’autres chemins, d’autres solutions pour résoudre sa difficulté à participer à la vie. (c)
Q:
- Pourquoi n'as-tu plus d'amis ?
- Ils ont moisi. Je n'avais pas remarqué qu'ils avaient une date de p��remption. Il faut faire attention à ça. Mes amis ont commencé à avoir des traces de pourriture, des taches vertes assez dégoûtantes. Ce qu'ils disaient commençait vraiment à sentir mauvais... (c)
Q:
Life was nothing but endless torture. He no longer felt any pleasure watching the sun rise, his every waking moment was sour, ruining the taste of anything that could have brought him enjoyment. As he had never really felt that he was living, he was not afraid of death. He was even happy that, in death, he would find the sole proof that he had been alive. (c)
Q:
Antoine n'avait pas pu être alcoolique. Il prit comme remède de substitution la résolution de se suicider. Être alcoolique avait été sa dernière ambition d'intégration sociale, se donner la mort était l'ultime moyen qu'il voyait pour participer au monde. (c)
Q:
Il comptait bien devenir alcoolique. Ça occupe. L’alcool prend toute la place dans les pensées et donne un but dans le désesfpoir : guérir. Il fréquenterait alors les réunions d’Alcooliques Anonymes, raconterait son parcours, serait soutenu et compris par des êtres de son espèce applaudissant son courage et sa volonté de décrocher.
Il serait alcoolique, c’est-à-dire quelqu’un qui a une maladie socialement reconnue. On plaint les alcooliques, on les soigne, ils ont une considération médicale, humaine. Alors que personne ne songe à plaindre les gens intelligents : « Il observe les comportements humains, ça doit faire
de lui quelqu’un de bien malheureux », «Ma nièce est intelligente, mais c’est quelqu’un
de très bien. Elle veut s’en sortir», «À un moment, j’ai eu peur que tu deviennes intelligent. » Voilà le genre de réflexions bienveillantes, pleines de compassion, aux-quelles il aurait eu droit si le monde était juste. Mais l’intelligence est un double mal : elle fait souffrir et personne ne songe
à la considérer comme une maladie.
Être alcoolique serait une promotion sociale en comparaison. Il souffrirait de maux visibles, avec une cause connue et des traitements prévus. Il n’existe pas de cure de désintoxication pour
l’intelligence. Autant la pensée conduit à une certaine exclusion, par la distance de l’observateur avec le monde observé, autant être alcoolique serait un moyen de trouver une place. Et être parfaitement intégré dans la société, si ce n’est déjà fait naturellement, cela ne peut être que le vœu d’un alcoolique. Grâce à l’alcool, il n’aurait plus cette retenue vis-à-vis des jeux humains, et pourrait tranquillement s’y couler.
N’ayant aucune connaissance sur le sujet, Antoine ne savait comment s’engager dans sa nouvelle carrière. Fallait-il commencer par enchaîner les cuites, ou, au contraire, avancer pas à pas dans le marécage spiritueux? (c)