Bon ouvrage dont je retiens les passages suivants :
« J’avance la proposition suivante : il ne va pas de soi qu’une telle quasi-unanimité se fasse actuellement en ce qui concerne les vertus de la démocratie, alors que, durant la majeure partie de l’histoire, ce fut
l’inverse. »
« accent mis sur les gens sans éducation, peu évolués, éveille l’écho des
objections sans cesse élevées par Platon contre le rôle des cordonniers et
des boutiquiers dans la prise de décisions politiques. Ou bien lorsque Aristote (Politique, VI, 1319a, 19-38) affirmait que la meilleure démocratie existerait dans un État comportant un vaste arrière-pays rural et une population relativement nombreuse de cultivateurs et de bergers « qui, par suite de leur dispersion dans la campagne, ne se rencontrent pas très souvent et n’éprouvent pas non plus le besoin de ce genre de réunion » (trad. Aubonnet), on sent là quelque affinité avec un spécialiste contemporain de sciences politiques, »
« Démos était un mot protéiforme aux multiples significations,
entre autres « le peuple en son ensemble » (ou pour être plus précis, le corps des citoyens) et le « petit peuple » (les classes inférieures) et les débats théoriques de l’Antiquité ont maintes fois joué de cette ambiguïté fondamentale. Comme souvent c’est Aristote qui en donna la plus pénétrante formulation sociologique »
« (Politique, III, 1279b34-1280a4) : « le raisonnement rend donc évident, semble-t-il, que la souveraineté d’une minorité ou d’une majorité n’est qu’un accident, propre soit aux oligarchies soit aux démocraties, dû au fait que partout les riches sont en minorité et les pauvres en majorité. Aussi… la différence réelle qui sépare entre elles démocratie et oligarchie, c’est la pauvreté et la richesse ; et nécessairement, un régime où les dirigeants, qu’ils soient minoritaires ou majoritaires ,exercent le pouvoir grâce à leur richesse est une oligarchie, et celui où les pauvres gouvernent, une démocratie » (trad. Aubonnet). »
« Le propos d’Aristote n’était pas purement descriptif. Derrière sa classification, se trouve une distinction normative, entre un gouvernement dans l’intérêt général, signe du meilleur type de gouvernement, et un gouvernement dans l’intérêt et au bénéfice d’une partie de la population, marque d’un type de gouvernement inférieur en valeur. Le danger inhérent à la démocratie, pour Aristote, c’était que le gouvernement par les pauvres dégénérât en gouvernement dans l’intérêt des pauvres. »
« Le texte le plus fondamental, pour comprendre ce qu’a été la vision de la démocratie grecque par la Révolution à travers l’œuvre des Lumières, est probablement le fameux chapitre 3 du livre III de l’Esprit des Lois sur la vertu comme « principe de la
démocratie » : « Les politiques grecs, qui vivaient dans le gouvernement populaire, ne reconnaissaient d’autre force qui pût les soutenir que celle de la vertu[59]. » La « source » de Montesquieu est un passage de l’oraison funèbre que Thucydide prête à Périclès : « Ce n’est pas l’appartenance à un secteur (de la société) qui vous fait accéder aux honneurs collectifs, mais la vertu » (areté)[60]. Il ne s’agit pas ici de la vertu collective qui sera exaltée par la pensée jacobine. Finley a dit cela autrement, dans une
phrase, aujourd’hui célèbre. « En bref, un aspect de l’histoire grecque est la marche en avant, main dans la main, de la liberté et de l’esclavage[96]. » À quoi l’on peut ajouter, du reste, et c’est ce qui est fait dans ce livre, qu’un aspect de l’histoire athénienne est l’avance « main dans la main » de la démocratie et de l’empire maritime.
La « découverte » la mieux connue peut-être, et certainement la plus
célébrée, dans les recherches modernes concernant l’opinion publique, c’est
l’indifférence et l’ignorance de la majorité des électeurs dans les démocraties occidentales*. Ces derniers ne peuvent définir des problèmes dont la plupart leur sont complètement indifférents ; beaucoup ne savent pas ce qu’est le Marché commun ou même les Nations unies ; beaucoup ne peuvent citer leurs représentants ou le titulaire de telle ou telle charge. Les appels pour la constitution d’un groupe de pression publique, s’ils sont bien rédigés, comportent toujours quelque remarque de ce genre : « Vous pouvez trouver à la bibliothèque municipale le nom de vos sénateurs et de vos représentants, si vous n’en êtes pas sûrs[107]. » En certains pays, les électeurs dans leur majorité ne se soucient même pas d’exercer leur très
précieux droit de vote.
Il y a aussi l’argument tiré de l’esclavage : le démos athénien était une élite minoritaire dont une importante population servile était exclue. C’est exact, et le présence de nombreux esclaves ne pouvait manquer d’affecter à la fois la pratique et l’idéologie. Elle favorisa par exemple une franchise ouverte pour ce qui concerne l’exploitation et une justification de la guerre, qu’Aristote exprime conjointement de façon brutale, lorsqu’il inclut parmi les raisons pour lesquelles les hommes d’État doivent connaître l’art de la
guerre : « devenir maîtres de ceux qui méritent d’être réduits en esclavage »
(Politique, VII, 1333b38-34a1).
Cependant on est loin d’avoir rendu totalement compte de la structure sociale d’Athènes par cette bipartition entre hommes libres et esclaves. Avant de pouvoir accepter que l’élitisme du démos rende l’expérience athénienne sans rapport avec la nôtre, il nous faut examiner de plus près la composition de cette élite minoritaire, le démos, le corps des citoyens.
Une opinion commune fut exprimée de la façon suivante, voilà un demi-siècle : « Par l’instruction primaire pour tous, nous avons commencé à enseigner l’art de manipuler les idées à ceux qui dans la société antique étaient des esclaves… Les gens à demi instruits sont dans une situation très ouverte à toutes les influences – et le monde aujourd’hui se compose essentiellement de gens à demi instruits. Ils sont capables de saisir certaines idées, mais ils n’ont pas acquis l’habitude de les mettre à l’épreuve et de
suspendre leur jugement dans l’intervalle[127]. »
Que ce soit là ou non une proposition valable pour les gens à demi instruits, je n’en discuterai pas ici, mais l’application politique de cette proposition à l’Athènes de l’Antiquité ne concerne pas les esclaves, mais une importante partie du démos, les paysans, les boutiquiers, les artisans qui étaient citoyens aux côtés des classes instruites, les classes supérieures. L’intégration de personnes de la sorte dans la communauté politique comme membres à part entière, une innovation stupéfiante pour l’époque, rarement répétée par la suite, sauvegarde en partie, peut-on dire, le rapport de la démocratie antique avec l’expérience moderne.
Il serait aisé de dénigrer le comportement irrationnel d’une foule, dans un rassemblement de masse en plein air, manipulée par des orateurs démagogiques, le patriotisme chauvin, etc. Mais ce serait une erreur de ne pas tenir compte de ce que le vote de l’Assemblée d’envahir la Sicile avait été précédé d’une période de discussions intenses dans les boutiques et les tavernes, sur la place de la ville, lors des dîners – des discussions qui se déroulaient entre ces mêmes hommes qui finalement se réunirent sur la Pnyx pour les débats et le vote officiels. Il ne pouvait y avoir un seul homme siégeant ce jour-là dans l’Assemblée qui ne connût personnellement, et souvent intimement, un nombre considérable de ses compagnons de vote, de ses collègues à l’Assemblée, y compris peut-être certains des orateurs intervenant dans les débats.
Rien ne pouvait être plus éloigné de la situation actuelle, où le citoyen isolé, de loin en loin, en même temps que des millions d’autres, et non pas quelques milliers de voisins, pose l’acte impersonnel de choisir un bulletin de vote ou de manipuler les leviers d’une machine à voter. De plus, comme le dit explicitement Thucydide, bien des votants, ce jour-là, votaient leur propre départ en campagne, dans l’armée ou dans la marine. Ecouter un débat politique en ayant en vue cette issue a sûrement amené les participants à fixer leur attention de façon claire et pénétrante. Cela a sûrement donné au débat un réalisme et une spontanéité que les assemblées parlementaires ont peut-être eus autrefois, mais dont elles sont actuellement dépourvues de façon notoire.
"Quand c'est la multitude qui détient le gouvernement en vue de l'avantage commun, la constitution est appelée dj nom commun à toutes les constitutions, un gouvernement constitutionnel. Et c'est rationnel car il peut arriver qu'un seul individu ou qu'un petit nombre se distingue par sa vertu, alors qu'il est vraiment difficile qu'un grand nombre de gens possèdent une vertu dans tous les domaines, avec comme exception principale la vertu guerrière : elle naît en effet dans la masse. C'est pourquoi dans cette dernière sorte de constitution c'est la classe guerrière qui est absolument souveraine et ce sont ceux qui détiennent les armes qui participent au pouvoir."