Pourquoi le genre des super-héros, florissant en Amérique, ne semble pas avoir de pendant européen? C’est à cette épineuse question que s’attaque Serge Lehman dans La Brigade chimérique, série de BD en six volumes qui nous plonge dans une Europe uchronique d’entre-deux-guerres.
Le principe rappelle la Ligue des Gentlemen extraordinaires : dans ce monde, héros et héroïnes des littératures de l’imaginaire existent réellement et vivent d’étonnantes aventures, rapportées par leurs « biographes ». Les références abondent et Lehman, qui a longuement étudié l’imaginaire de cette époque, est très bien documenté. Toutefois, l’auteur ne se contente pas de simplement transposer l’œuvre d’Alan Moore dans une version à la française. Il rend hommage à une littérature d’entre-deux-guerres foisonnante, presque entièrement tombée dans l’oubli après la Seconde Guerre mondiale (qui se rappelle encore le Nyctalope ou Félifax?)
L’ensemble est d’une richesse symbolique extraordinaire et synthétise brillamment les thèmes chers à Serge Lehman : l’exploration d’une « mythologie » européenne face aux traumatismes collectifs, ainsi que la remise au goût du jour du merveilleux scientifique du début du 20e siècle. Même la forme est mise à contribution. Le graphisme et le découpage semblent à mi-chemin entre la bande dessinée franco-belge et les comics américains, comme pour exprimer la passation entre les deux, l’exode des super-héros et super-héroïnes européen·nes vers les États-Unis durant la montée du nazisme au cours des années 30.
L’histoire elle-même peut paraître un peu brouillonne, j’avoue que je ne me souviens plus de tous les tenants et aboutissants de l’intrigue. Mais la thématique soutient le tout sans peine et la dernière image est d’une telle force qu’elle en balaie tout le reste (ce qui est un peu l’idée). J’en ai encore la gorge nouée.