très enrichissant et intéressant, important pour comprendre la lutte des classes, la répression, la difficulté voir l'impossibilité de gagner face au patronat, à la bourgeoise et ses méthodes qui finissent toujours par être violemment et injustement victorieuses,
peinture du travail à la chaine, du monde des usines et des ouvriers plus largement, le plus intéressant et le plus émouvant c'est surement cette solidarité de classe à toutes épreuves, malgré les fossés apparents qui séparent les différents personnages
ces personnages qui n'en sont pas, d’où l'importance du livre, comprendre une réalité insupportable à lire tant elle est injuste, alors on peut pas s’empêcher de se demander ce que ça doit être de la vivre
le portrait intime de tous ces ouvriers, même ceux qui ne se lient pas d'amitié avec le protagoniste, même ceux qui ne militent pas, c'est de loin l'aspect le plus touchant du livre
j'ai bcp aimé la résistance individuelle qui apparaissait chez chacun, puis chez certains seulement, après l'inévitable échec de la résistance collective, la grève.
le rapport au temps qu'a l'ouvrier dans le travail d'usine est glaçant, angoissant même, le livre retranscrit très bien ce sentiment du temps qui s'échappe, absorbé par le travail et le patronat, le temps à gagner, grappiller une minute ou deux en s’avançant, et surtout l'aliénation du travail qui rend impossible tout temps libre, une fois rentré chez lui l'ouvrier ne peut même pas profiter de ce temps tant recherché, il pense aux machines, tousse l'odeur toxique des machines, souffre physiquement du travail passé avec les machines, bref il n'a plus rien, le travail lui a tout pris
"Dans leur regard, je reconnais l’angoisse du temps qui s’écoule et dont ils ne peuvent rien faire, la sensation douloureuse de chaque minute perdue qui les rapproche du vacarme de la chaîne et d’une autre semaine d’épuisement."
"À cet égard, le vestiaire me fascine. Il fonctionne comme un sas et, tous les soirs, une métamorphose collective spectaculaire s’y produit. [...] Oui, c’est un sas, entre l’atmosphère croupissante du despotisme de fabrique et l’air théoriquement libre de la société civile. D’un côté, l’usine : saleté, vestes usées, combinaisons trop vastes, bleus tachés, démarche traînante, humiliation d’ordres sans réplique (« Eh, toi ! »). De l’autre, la ville : complet-veston, chaussures cirées, tenue droite et l’espoir d’être appelé « Monsieur »."
"La seule vraie différence avec mes camarades d’usine – parmi lesquels se trouvent bon nombre d’ouvriers improvisés venus des campagnes ou d’autres pays –, c’est que moi, je pourrai toujours reprendre mon statut d’intellectuel. Je vis ma peine comme eux, mais je reste libre d’en fixer le temps. Je ressens très vivement cette différence, comme une responsabilité particulière. Je ne puis l’effacer. Quelle que soit la répression, elle ne m’atteindra jamais aussi durement qu’eux."
"Nous briserons les murs de l’usine pour y faire pénétrer la lumière et le monde.
Nous organiserons notre travail, nous produirons d’autres objets, nous serons tous savants et soudeurs, écrivains et laboureurs. Nous inventerons des langues nouvelles. Nous dissiperons l’abrutissement et la routine. Sadok et Simon n’auront plus peur. Une aube jamais vue.
Blafarde et froide, l’aube de février, la vraie, coupe le rêve. Il faut y retourner. Une seule pensée, dans mes mouvements pâteux : ce soir, cinq heures.
Mardi 18 février.
L’usine est conçue pour produire des objets et broyer des hommes. "
"Seul un vieil ouvrier me parlait parfois. Son visage sillonné de rides paraissait converger vers une bouche tombante, amère, qui parfois souriait en un vague rictus. Un corps maigre, flottant dans une combinaison de toile grise serrée à la taille par une ceinture entortillée. Albert n’avait plus qu’une occupation vraiment importante : compter les jours qui le séparaient de la retraite. Et, bien sûr, il ne me parlait presque que de cela, rêvant à haute voix d’un avenir idyllique de pavillon de banlieue, de géraniums, de petits jardins symétriques et de matins silencieux. Il passait son temps à me démontrer avec force calculs l’opération ingénieuse de cumuls de congés payés et de gratifications exceptionnelles qui allait lui permettre de partir à la retraite à soixante-quatre ans et six mois seulement. « C’est un peu normal », ajoutait-il comme pour s’excuser de ce privilège, « en trente-trois ans de présence chez Citroën, je ne me suis jamais mis aux assurances. Non, non, jamais malade ! » Plus que deux mois à faire : il voyait le bout.
Son autre sujet d’enthousiasme était la réussite sociale de son fils, devenu agent de police. « Tu comprends, il ne touche jamais rien de ses mains. Il travaille en gants blancs. Le soir, pour se mettre à table, il n’a même pas besoin de se laver les mains ! »
Tout me séparait d’Albert et j’avais pourtant l’impression de le comprendre. Le souffle minuscule d’une vie dans ces jours sans histoire du dépôt Panhard.
(Quelques mois plus tard. J’ai quitté le dépôt depuis assez longtemps déjà. Je rencontre par hasard quelqu’un qui y travaille :
« Alors, comment ça va, rue Nationale ?
— Toujours pareil.
— Et le vieil Albert ? Il l’a prise, sa retraite ?
— Ah, tu n’étais pas au courant ? Oui, il est parti à la retraite. Et un mois après, tout juste, il est mort. Crise cardiaque, à ce qu’il paraît… »
Image fugitive : un vieil oiseau qui a toujours vécu en cage. Un jour, on finit par le lâcher. Il croit s’élancer, ivre, vers la liberté. Mais il ne sait plus. C’est trop fort, trop neuf. Ses ailes atrophiées ne savent plus voler. Il s’effondre comme une masse et crève en silence, juste devant la porte enfin ouverte de la cage.
Le corps d’Albert avait été programmé pour soixante-cinq ans de vie par tous ceux qui l’avaient utilisé. Trente-trois ans dans la machine Citroën : le même réveil à la même heure chaque matin, sauf dans les périodes – toujours les mêmes – de congé. Jamais malade, jamais « aux assurances », disait-il. Mais un peu plus usé chaque jour. Et la stupeur d’arriver en fin de course : le silence du réveil qui ne sonnera plus jamais, le vertige de cette oisiveté éternelle… C’était trop)."
"Puis il me dit, d’une voix douce, soudain différente (et, du coup, je me mets à l’écouter, lui, et j’oublie la chanson du juke-box et les sons de la brasserie) :
« Tu sais, notre grève, ce n’est pas un échec. Ce n’est pas un échec parce que… »
Là, il s’arrête, il cherche ses mots.
« … parce que nous sommes tous contents de l’avoir faite. Tous. Oui, même ceux qui ont été forcés de partir et ceux qu’on a mutés sont contents de l’avoir faite. Les ouvriers de Choisy que je rencontre disent que, maintenant, les chefs font plus attention. Il y a moins d’engueulades. Les cadences ne bougent plus depuis la grève. La direction a pris la grève au sérieux, comme un avertissement. On s’en souviendra longtemps, tu sais. On en parle même dans les autres usines Citroën. Ceux de Choisy disent maintenant : “Nous, à Choisy, on a montré qu’on ne se laisse pas faire.” Cette grève, c’est la preuve qu’on peut se battre dans les boîtes les plus dures. Il y en aura d’autres, tu verras… »
Il dit : « … dans les boîtes les plous dourres… tou verras… »
Je pense, en l’écoutant, que j’aime son accent, et cette force qui le maintient rigide, invaincu. Je pense à la Sicile et aux prolétaires venus jusqu’ici depuis les terres brûlées du Sud. J’ai un peu moins froid, mais je reste sceptique.
Pourtant, il a raison.
Des mois plus tard, et des années plus tard, je rencontrerai au hasard d’anciens ouvriers de Choisy, qui, tous, me parleront de la grève et du comité, et me diront combien le souvenir en est resté vivant, à Javel, à Levallois, à Clichy, sur les immenses chaînes de montage des DS et dans l’insupportable chaleur des fonderies, dans les vapeurs nauséabondes des ateliers de peinture et dans les crépitements d’étincelles des ateliers de soudure, partout où, notre usine une fois fermée, on a muté ses ouvriers. Rien ne se perd, rien ne s’oublie dans la mémoire indéfiniment brassée de la classe ouvrière. D’autres grèves, d’autres comités, d’autres actes s’inspireront des grèves passées – et de la nôtre, dont je découvrirai plus tard la trace, mêlée à tant d’autres…"