"Entre les façons de sentir, de penser, de parler des hommes du XVIe siècle et les nôtres, il n’y a vraiment pas de commune mesure." Le cofondateur des 'Annales d'histoire économique et sociale', Lucien Febvre, a consigné dans ce livre, auquel il a travaillé plus de 15 ans, l'essentiel de son savoir du XVIe siècle, et toute son expertise d'historien. C'est de cela qu'il s'agit ici plutôt que d'une étude consacrée à l'oeuvre Rabelais.
Néanmoins, le point de départ pour Febvre, le 'choc', a été la prise de position d'Abel Lefranc en 1923, selon lequel Rabelais aurait été un athée militant dès son premier livre (1532), un libre penseur, un précurseur des libertins du XVIIIe siècle. François Rabelais [1480/90-1553], médecin, esprit curieux et surtout l'inclassable auteur de Pantagruel (1532), Gargantua (1534), le Tiers livre (1546) et le Quart livre (1552).
Pour l'historien Febvre la question se pose ainsi: est-il possible pour un individu, même un individu exceptionnel, de se dégager du 'climat moral' dans lequel il vit? Et donc en l'occurrence, Rabelais a-t-il pu devancer son époque à tel point qu'il aurait réussi à se dérober à l'influence du Christianisme?
Pour vérifier la thèse de Lefranc Febvre considère:
1) ce qu'ont dit à ce propos les contemporains de Rabelais; Lefranc croyait y découvrir de nombreuses allusions à l'athéisme de Rabelais;
2) les déclarations de Rabelais lui-même concernant la religion;
3) les circonstances de l'époque: avait-on réellement la possibilité de n'être pas Chrétien?
4) la langue de l'époque.
1) Febvre passe en revue la littérature de l'époque, y inclus bien des 'poètes' Latins. Activité peu réjouissante: "Ayant fait un travail fastidieux, nous voudrions qu’on ne sente point, d’ici longtemps, le besoin de le refaire". Le contenu de la plupart de ces poèmes a de quoi nous surprendre: "Évoquons devant nous les contemporains de François Rabelais, leurs violences et leurs caprices, leur peu de défense contre les impressions du dehors, l’extraordinaire mobilité de leur humeur, cette étonnante promptitude à s’irriter, à s’injurier, à tirer l’épée, puis à s’embrasser et à se cajoler: tout ce qui nous explique tant de querelles pour rien, d’accusations atroces de vol et de plagiat, d’appels à la justice de Dieu et des hommes, à quoi sans intervalle succèdent d’affreux coups d’encensoir, et les plus folles comparaisons avec Homère, Pindare, Virgile et Horace. Produits naturels d’une vie toute en contrastes. Et bien plus marqués que nous ne saurions l’imaginer."
A part cela, les mots d'impie et d'athée étaient des injures communes, même Erasme et Luther ont été qualifiés ainsi. C'est comme vers 1900 lorsqu'on utilisait le mot 'anarchiste' et autour de 1930 'communiste', pour vilipender un adversaire. La conclusion de Febvre est bien qu'on ne trouve aucune indication irréfutable d'accusation d'athéisme à l'adresse de Rabelais. L'opinion de Lefranc était basée sur des allusions plutôt vagues, mais celles-ci visent souvent, selon Febvre, d'autres personnes que Rabelais.
2) Qu'en est-il des déclarations de Rabelais lui-même? Pour ce point il importe de savoir ce qui était normal au XVIe siècle, pour pouvoir distinguer si Rabelais s'écarte oui on non en certains passages de son oeuvre de l'usage normal. Or, là où Abel Lefranc repérait dans l'oeuvre rabelaisienne des signes évidents d'une attitude anti-chrétienne, Febvre montre des passages d'autres auteurs de l'époque où on lit pareilles choses 'risquées'. Voilà le point cardinal: pour nous ces énoncés semblent 'choquants', mais les contemporains de Rabelais n'en furent point scandalisés. Jusqu'avant la Réforme (1560) railler certains passages de la Bible, ou certaines pratiques de la religion chrétienne, était chose commune; les audaces d'Erasme par exemple, concernant Marie ou l'enfer, allaient bien plus loin. Que Pantagruel puisse ressusciter une personne de la mort n'était point sacrilège; d'autres auteurs racontaient des histoires du même genre.
Rabelais ne parle presque jamais de Marie, ni des Pères de l'Eglise, et il désapprouvait de la vie monastique: faisait-il partie de la Réforme, comme certains l'ont pensé? Mais dans les années 1632-1635 'la Réforme' était encore chose mal définie. Et il ne semble pas que Rabelais soutenait quelque chose comme une 'justification par la seule foi'. Ce que nous savons c'est que plus tard Rabelais n'appréciait pas beaucoup leurs idées concernant la prédestination.
3) Febvre montre l'ínfluence du Christianisme, pénétrant profondément tous les aspects de la vie quotidienne, de la naissance jusqu'à la mort: comment s'y soustraire? Il discute l'état des connaissances (historiques, scientifiques - mais selon Febvre on ne saurait vraiment parler de 'science' au XVIe siècle) et il passe en revue leurs opinions philosophiques et religieuses: "Il faut en prendre notre parti, les philosophes de ce temps se débattaient péniblement dans un inextricable réseau de difficultés, nées, pour la plupart, du désir d’accorder avec les enseignements de l’Église les doctrines de l’Aristotélisme. Ils ne sortaient pas sans déchirures d’un tel fourré d’épines." Leur horizon intellectuel n'était pas le nôtre; leur esprit ne pouvait penser nos solutions pour certains problèmes.
Comment auraient-ils pu ne pas être croyants? La critique historique du texte biblique était non-existante; personne ne considérait la Bible comme un écrit historique. Plus généralement: on n'avait pas le sens historique; on ne s'étonnait pas, par exemple, de voir sur des peintures de la prise de Jérusalem des hommes vêtus comme ils l'étaient eux-mêmes. Et pour ce qui est de la croyance aux miracles: ils n’avaient pas la notion de l’impossible. C'est-à-dire qu'il n'y avait pas de lois qui excluaient comme impossibles certains faits rapportés. De même qu'il n'y avait pour eux pas de contradiction entre naturel et surnaturel; ils ne faisaient simplement pas la distinction.
4) Avec ce dernier example nous sommes déjà dans le domaine de la langue. Febvre signale l'absence de beaucoup de mots qui nous sont familiers, depuis longtemps, dans nos discours scientifiques ou philosophiques: abstrait/concret; absolu/relatif; virtuel, insoluble, inhérent, transcendental; causalité, condition, analyse, synthèse, système, matérialisme, fatalisme, optimisme, tolérance. Il n'y avait pas de terminologie scientifique: on se servait de 'mots accordéon'. Par exemple: que voulaient-ils dire quand ils parlaient de 'la Nature'?
Bien sûr, on lisait le latin, on se servait du latin. Mais ce latin de l'antiquité romaine (vers lequel justement on s'efforçait de retourner, tout en essayant de se défaire du latin scolastique médiéval) était déscaccordé avec leur société, toute pénétrée de christianisme. Selon Febvre, si leur langue n'offrait pas à ces Français du XVIe siècle un certain concept, il leur était impossible d'aller le chercher en latin, - même si le latin offrait un terme adéquat, C'est-à-dire que leur esprit restait en quelque sorte 'enraciné' dans leur français. Donc, encore une fois: leur horizon intellectuel n'était pas le nôtre.
La conclusion de Febvre est nette: "Mettre Rabelais en tête d'une lignée de libres penseurs, c’est une insigne folie. Tout ce livre l’a montré, ou bien il ne vaut rien."
Une exagération, me semble-t-il. Même dans le cas où le lecteur ne serait pas convaincu de la thèse de Febvre, ce livre si riche et si stimulant garde toute sa valeur. L'approche de Febvre est très instructive d'un point de vue méthodique. A plusieurs reprises il montre ce qu'il faut pour éviter ce qu'il appelle le "péché capital" de l'historien: l'anachronisme. Bien sûr, cela s'applique aussi bien à toute autre époque de notre histoire, et non seulement au XVIe siècle. Mais dans ce livre il s'agit de reconstituer ce que lisaient, et comment lisaient, "les contemporains de Rabelais qui furent ses premiers lecteurs à Lyon, rue Mercière, ou à Paris, rue Saint-Jacques".