La terre chinoise
Voici le premier volet de la trilogie de Pearl Buck, très grande écrivaine de la première moitié du siècle dernier, accessoirement prix Nobel de littérature 1938. Il s'agit dans ce livre de nous raconter la vie de Wang Lung, paysan pauvre de la Chine du nord qui, à force de courage, d'abnégation de aussi quelques coups de pouce du destin réussir à s'élever et finir sa vie riche propriétaire terrien.
C'est une merveilleuse épopée, pleine de vie qui nous fait entrer dans la vie de ces gens, nous fait partager leur terrible pauvreté, leurs espoirs et les nombreuses vicissitudes de leurs destins avec un style lumineux qui fait partager au lecteur l'existence de ces chinois du nord au début du XXème siècle qui pourtant m'était complètement étrangère.
Tout y est, la vie des paysans misérables, les rapports de classes extrêmement hiérarchiques, l'horreur des périodes de famine, l'exode des paysans dans les villes pour simplement survivre avec les petits boulots et les soupes populaires, les émeutes sporadiques où les maisons des riches sont pillées, les bandes de brigands qui ravagent la campagne, l'élévation sociale amorcée par la possibilité d'acheter de la terre, le respect religieux des ancêtres et de la famille, la fréquentation pour les gens aisés des maisons de passe, l'éducation des enfants de paysans, l'achat d'une seconde femme - en fait une concubine -, la gestion par l'affermage de vastes terres possédées par les paysans riches, les ravages de l'opium, l'activité de négoce sur le marché aux grains, la guerre et les armées en campagne qui ravagent les lieux où ils s'installent ... tout y est et le tout agencé pour nous raconter l'histoire captivante de cette famille avec ces personnages, certes un peu archétypiques (les fils sont assez caractéristiques du type de personnes qu'ils veulent représenter : le bourgeois, le paysan riche et le guerrier probablement révolutionnaire) mais tellement attachants.
A ce propos, je mentionne simplement l'une des réserve que j'avais sur le livre ... jusqu'à dix pages avant la fin : je ne savais pas précisément à quel moment précis l'histoire (qui court sur une bonne trentaine d'années) se déroulait. La fin nous le fait comprendre à mon avis. Wang Lung et les siens ont été témoins des derniers feux de la Chine impériale avant la révolution de 1911 qui vient, je pense, clore cette partie. Il est amusant de constater que le pouvoir central semble très lointain, voire inexistant (on n'y mentionne jamais l'empereur) et que les bouleversements politiques n'affectent absolument pas la vie des gens, beaucoup moins en tout cas que les aléas climatiques.
Je n'ai aucun reproche à faire à ce livre splendide et je m'apprête avec gourmandise à entamer le deuxième et suivre les pas de Wang Lung et des siens dans la nouvelle Chine républicaine. Enfin républicaine, c'est ce que je croyais en finissant ce premier tome.
Les fils de Wang Lung
Le deuxième tome de la trilogie commence, et c'est bien normal, avec la mort du patriarche et le partage de son empire. On pense alors que le récit va suivre en parallèle les destinées de ses trois fils : Wang le propriétaire - bourgeois et indolent -, Wang le marchand - industrieux, roublard et pingre - et Wang le tigre - le fils cadet, le guerrier qui va devenir seigneur de la guerre -. Cela aurait été intéressant car cela aurait fait de ce deuxième opus l'exact opposé du premier : plutôt que de suivre la destinée linéaire d'une seule personne (Wang Lung dans La terre chinoise), on suit la destinée en parallèle de ses trois fils. Las ! Le récit se concentre quasi-exclusivement sur Wang le tigre et la manière dont il va lever son armée et devenir un potentat local.
C'est toujours aussi bien documenté, c'est toujours aussi intéressant de pénétrer dans cette Chine assez méconnue mais le livre est moins captivant que celui qui le précède : la vie de Wang le tigre est moins épique que celle de son père qui est vraiment passé par tous les états, de l'extrême pauvreté à la richesse opulente et l'intérêt qu'on éprouve pour ce livre est moindre. On nous explique ici l'ascension régulière d'un homme de guerre ambitieux qui va atteindre une position respectable sans cependant devenir Napoléon. Il y a toujours les mêmes conflits familiaux, les fils qui ne répondent pas aux espérances de leurs parents (entre les fils de Wang Lung qui vendent sa terre et celui de Wang le tigre qui refuse d'être guerrier).
A noter que plus que jamais, il est difficile de situer le livre dans le temps. Je m'étais trompé dans mon commentaire ci-dessus (que je n'ai pas modifié) : le tome précédent ne se termine pas en 1910 mais par "une" révolution qui a secoué la Chine impériale, certainement antérieure. Le deuxième volet (qui se termine une petite trentaine d'années plus tard), mentionne aussi, vers la fin, une grande révolution qui menace de renverser le pouvoir des seigneurs de la guerre. Je n'ose conjecturer qu'il s'agit cette fois de celle de 1910 !
La famille dispersée
Troisième et ultime volet de la trilogie qui, là encore, choisit de nous raconter l'histoire d'un personnage particulier, de sa vie dans cette Chine changeante du début du XXème siècle : il s'agit de Wang Yuan, le petit-fils de l'ancêtre Wang Lung, fils de Wang le tigre.
Le livre est par bien des aspects l'opposé du premier tome, mais n'en est pas moins intéressant. Le personnage principal est un urbain, lettré, dont la vie sera guidée non pas par la survie d'abord et l'élévation sociale mais plus l'élévation morale : on suit l'histoire d'un homme sur une période de probablement une dizaine d'années (et non pas une génération comme dans ), qui a environ vingt ans au début et donc à peu près trente à la fin, l'âge où se forme l'esprit, les certitudes morales et politiques et où les décisions qui vont impacter le reste de la vie (carrière, amours) se prennent.
Le ferment de l'intrigue, ce qui amène les événements, n'est pas l'action volontaire du personnage principal qui est plutôt passif mais l'Histoire. A noter que cet opus est à mon avis plus facile à situer dans le temps. On mentionne nommément (enfin ! Page 658, un "depuis la chute de l'empire"), l'anarchie régnante du nouveau pouvoir républicain et la nouvelle guérilla, plus radicale, communiste, à laquelle va se joindre le personnage de Meng. Ces jalons historiques ne sont jamais nommés, non plus que les lieux géographiques ("la grande ville" pour, je pense Canton ou Nankin, il m'a fallu de nombreuses pages avant d'avoir la certitude que Yuan va passer quelque temps aux Etats-Unis) mais le souffle épique de la prose de Pearl Buck est bien là : on vibre avec ces personnages, ils sont vivants, ils ont du relief, ils sont bien réels avec des états d'âme très d'époque (comme l'obsession de la "race", mot assez connoté aujourd'hui mais qui obnubilait les jeunes nationalistes chinois de l'époque comme Yuan).
Les personnages secondaires sont attachants : l'opposition chez les "jeunes" entre Mei-ling la jeune fille sage et traditionnelle et Ai-lan la jeune fille délurée et occidentalisée, entre Sheng le dandy et son frère Meng le révolutionnaire établit une galerie de personages hauts en couleurs qui, comme dans le premier tome, nous donne un bel instantanée de cette Chine que, je dois admettre, je ne connaissais pas du tout.
Le "macrocosme" historique ne cède jamais le pas au "microcosme" des destinées individuelles et c'est très bien ainsi car Pearl Buck excelle à les décrire, j'en veux pour preuve la toute fin, en tout point similaire à la fin du premier tome (un personnage est au seuil de la mort sans mourir "sur scène" si j'ose dire) ce qui en fait à la fois un livre touchant et aussi captivant, qui atteste de l'immense talent de conteuse et en même temps de la formidable connaissance de la Chine de son auteure.
Un grand livre, que dis-je, trois grand livres avec un seul regret : que Pearl Buck n'ait pas continué et ne nous ait pas conté la suite de l'histoire de la famille Wang au travers l'invasion japonaise, la guerre et le férule des communistes.