Résumé :
Comme le dit Georges, dans d’autres circonstances, la pièce aurait pu être un vaudeville, une simple farce. Un père et un fils tombe amoureux de la même jeune femme sans le savoir. Le fils revient à la maison pour annoncer la nouvelle à ses parents, mais le père comprend vite qu’il s’agit de sa propre maîtresse. Il fait tout pour empêcher les amours de son fils et n’hésite pas à recourir au mensonge pour masquer son orgueil blessé. La tante Léo, très différente des parents, décide de prendre la jeune fille sous son aile et oblige Georges à dévoiler ses mensonges. Mais la mère, amoureuse de son fils et ne supportant pas l’idée d’être remplacée par une autre femme, décide de se donner la mort en suicidant devant tous.
La force de la simplicité et du dépouillement :
La pièce est simple est c’est ce qui fait sa force. Trois actes, seulement deux décors différents et une opposition sommaire : Georges et Yvonne, les « parents terribles », égoïstes, emportés, irréfléchis, perdus, qui ont un fils, Michel, tout aussi enfant qu’eux. Ils représentent le désordre, le désir animal, instinctif, qui, s’il est contrarié, se cabre, se « bute », et fait couler tout le monde avec lui, dans un « drame » général. La maison est surnommée la « roulotte », symbole de cette vie de bohème, chaotique. Le père est un inventeur raté, passionné de Jules Verne et tentant sans grand succès d’inventer le « canon sous-marin ». La mère est une maniaco-dépressivo-incestueuse, amoureuse de son fils sans se l’avouer, le couvant sans cesse, incapable de le laisser s’éloigner, elle-même terrée dans son salon bourgeois sans jamais mettre le pied dehors.
Face à ce bloc du désordre, incapable d’intégrer le « principe de réalité », se trouve le bloc de l’ordre, autant littéral que figuré : tante Léo(nie) et Madeleine. L’ordre, c’est d’abord celui littéral de l’appartement bien rangé, du soin de la maison, de la logistique des courses, de la cuisine etc … ensuite, c’est l’ordre figuré de la morale, de la « vie bien ordonnée », de la dignité et du sacrifice. Léo, que Georges devait épouser avant de se rétracter et de se tourner vers sa soeur, Yvonne, est l’archétype du pardon et de la bonté, qui par amour pour Georges, préfère qu’il soit heureux avec une autre plutôt que lui causer de la peine. Stoïcienne, Madeleine l’est aussi quand Georges invente son affreux mensonge plutôt que de laisser son fils vivre son idylle avec elle. Elle préfère, elle aussi ne pas blesser Michel et accepter un odieux mensonge. C’est cette configuration presque schématique de ces blocs qui donnent tant de charme à la pièce. Le revirement de Georges et la noyade complète d’Yvonne donnent deux trajectoires possible à ce drame, tendu entre la tragédie, le vaudeville et la tragi-comédie.
La délicate réflexion sur la bourgeoisie :
Un autre intérêt de la pièce, à mon avis, c’est la subtile réflexion sur la bourgeoisie. Bien que la réflexion ne soit pas appuyée, elle est portée par Léo qui entend bien mettre le couple face à ses paradoxes et ses préjudices : se targuant d’habiter dans une « roulotte », ces bourgeois-bohème vivant dans le désordre, dans la « lune », sont bien in fine des bourgeois. La preuve irréfutable finit par échapper à Yvonne : « Georges, tu penses, vous pensez, Léo et toi, sérieusement, tranquillement, que cette personne pourrait porter notre nom, entrer dans notre milieu. » Tout est dit. Alors qu’Yvonne se présente comme une mère sympathique, « camarade » de son fils, laissant la maison voguer sur les flots, elle reste, dans sa moelle, dans sa chair, une bourgeoise. Léo nous fait voir ce que le désordre cache : l’inconséquence et le fait de s’en remettre sur les autres quand il y a un problème. Ce n’est pas étonnant que la bourgeoisie est attachée au désordre et que Madeleine, l’ouvrière est associée à l’ordre. La famille a une couleur fin-de-siècle décadente qui témoigne de l’inconséquence morale la classe supérieure.
« Après moi le déluge », les parents terribles d’aujourd’hui …
Il s’agit sans aucun doute d’une pièce sur l’amour. L’amour d’une mère pour son fils, l’amour adultère d’un couple quinquagénaire qui peine à se réinventer, l’amour de deux jeunes gens vivant une idylle. Mais j’ai vu dans cette pièce plus qu’une simple réflexion sur l’amour et les rapports familiaux. Je crois qu’on peut extrapoler l’attitude de Georges et d’Yvonne face à celle de Léo. Ils représentent pour moi cette génération d’adultes, incapables de se sacrifier pour leurs enfants alors qu’ils sont arrivés à cette situation par eux-mêmes. J’y vois le comportement, pour le dire rapidement, des « baby-boomers » face au réchauffement climatique. Incapable de se réformer, de se restreindre ou de se modérer, les voilà privant leurs enfants d’un futur heureux, les obligeant à fuir (ou les coupant du principe de réalité comme ils le sont eux-mêmes). Certains aujourd’hui suivent la conduite de Georges (reconnaissance des erreurs) mais d’autres empruntent la voie d’Yvonne et préfère voir tout le monde sombrer avec eux plutôt que d’avouer qu’ils ont « bien profité » , qu’ils se sont trompés et qu’il s’agit désormais d’être remplacés.
Le personnage d’Yvonne, misogynie de Cocteau ?
Sans en entrer dans la polémique et sans faire de la psychologie de comptoir, je remarque simplement que le rôle le plus « terrible » est laissé à Yvonne, la femme. Elle est la femme « hystérique » par excellence, incapable de se mettre en retrait pour voir son fils heureux. Elle est la seule qui ne parvient pas à dominer son égoïsme et qui préfère tout anéantir en laissant la marque indélébile de son suicide comme une trace infamante et indélébile sur la relation naissante. « Après moi le déluge » est un adage qui lui convient parfaitement. Sans aller jusqu’à accuser Cocteau de misogynie, c’est quand même intéressant de remarquer que ce rôle n’est pas laissé à Georges qui arrive parfaitement à dominer ses sentiments et son orgueil d’homme « cocu » et de vieux barbon, alors que c’est lui qui trompe sa femme, ment à son fils et fait porter le fardeau à Madeleine. Pourtant, c’est bien Yvonne qui nous paraît absolument haïssable, par sa faiblesse, par ses débordements et ses outrances. « Un homme ça s’empêche » dirait l’autre, et Yvonne n’entre pas dans cette catégorie, celle des gens qui s’amendent, qui finissent du bon côté, et qui « repartent à zéro » comme dit Léo. Alors qu’on prend le parti de la jeunesse et qu’on croit au nouveau départ des amoureux, la voix d’Yvonne vient ternir ce beau tableau : « Je vous empoisonnerai. Je vous dénoncerai. » Voilà donc le désordre à l’état brut, cette hybris d’une mère castratrice, poule-couveuse, incapable de laisser partir son fils pour les bras d’une autre femme, une belle-mère qu’on ne voudrait pas avoir (y qui renforce ce stéréotype qui s’est épanoui au XIXème siècle, cf. Yannick Ripa, L'étonnante histoire des Belles-Mères). Mais malgré ce caractère exécrable, je trouve une sorte de grandeur tragique que je ne peux m’empêcher d’admirer, du moins de reconnaître : « Laissez-moi ! Ne vous hissez pas sur un piédestal ! Vous n’en êtes pas plus dignes que moi, après tout. » dit-elle à la scène 2 de l’acte III. C’est vrai que pendant toute la pièce, et Léo le dit bien, les parents sont des enfants désordonnés, impulsifs, auxquels on ne dit pas tout … Mais à aucun moment on essaye de faire sortir Yvonne de ce rôle : on lui force la main pour aller chez Madeleine en lui mentant, on la force à accueillir Madeleine alors qu’il lui faudrait du temps et qu’elle le demande. Je ne suis pas en train d’essayer de gommer tous les défauts du personnage, mais au moins d’expliquer son comportement. Nouvelle Phèdre, elle est peut-être moins coupable que l’autre, car elle prête à laisser son fils repartir et regrette tout de suite après s’être empoisonnée. Pensons avec amour à Yvonne.
Il faudrait donc faire lire cette pièce à tous, en priorité aux jeunes gens amoureux (ou avant leurs premières amours), mais surtout aux parents « terribles », qui ont le goût du désordre et qui ont du mal à voir grandir leurs enfants.