"La Librairie du XXIe siècle", au Seuil, accueille cette version profondément remaniée de "Petites formes en prose après Edison", un ouvrage de 1987 déjà édité, dans une autre maison, par le regretté Maurice Olender. Il s'agit d'un essai littéraire dédié aux formes brèves, voire ultra-brèves, des maximes aux aphorismes en passant par les "fusées" de Baudelaire, les "nouvelles en trois lignes" de Félix Fénéon ou ces phrases qui tendent à s'extraire de leur contexte pour vivre en célibataires, comme pointes des sonnets "conceptistes" du Siècle d'Or espagnol ou les répliques scintillantes qui s'échappent des pièces où elles ont vu le jour.
La citation pouvant être à la fois intégrale et pas longue, l'essai de Florence Delay comporte en son sein une anthologie particulièrement réjouissante pour l'amateur de littérature, mais qui contrairement aux pages roses du dictionnaire n'est pas autonome mais tissée dans la trame du propos de l'autrice. Florence Delay a du goût pour une forme de réflexion qui semble aller du coq à l'âne, rebondissant sur un mot, une idée, un rapprochement, et qui me désarçonne toujours un peu ; on a l'impression d'être devant une mosaïque, mais ici plus qu'ailleurs on comprend qu'il s'agit bel et bien d'un tapis de haute lisse, où les fils s'entrecroisent si bien qu'on n'est plus sûr de leur présence ou non dans un reflet qui nous a frappé l'oeil et marqué plus ou moins consciemment.
Donnons un exemple. La table des matières indique que figure en début d'ouvrage un "paratonnerre", mais le titre, contrairement à celui des parties qui suivront, ne figure pas en tête du texte : à sa place une citation de Lichtenberg, grand maître de la forme aphoristique (même si pas plus que Wilde il n'a publié lui-même de livre intitulé "aphorismes"), qui sert d'épigraphe : "Une préface pourrait être intitulée : paratonnerre". Ce paratonnerre est donc la préface, très bien. Dans cette préface Florence Delay institue comme métaphore de ces formes brèves l'éclair qui illumine le ciel d'un zigzag insaisissable - d'où le titre du livre dans son ensemble, et une forme qui de façon assumée zigzague d'une idée à l'autre. Cette préface se termine sur ces mots : "Et si j'ai choisi Lichtenberg pour paratonnerre, c'est qu'il y a de la lumière [en allemand "Licht"] dans son nom. Ce physicien allemand fut le premier à observer les formes que dessinent les décharges électriques, et à réaliser les expériences permettant de les reproduire." La présence de Lichtenberg est donc surmotivée (par ses qualités d'écrivain, par sa pensée littéraire, par son nom, par son oeuvre de physicien) à un point presque onirique. Puis la première partie commence et bientôt survient le témoignage d'un foudroyé que l'éclair avait traversé sans lui causer aucun dommage, même pas "sur la peau cette fractale du foudroyé dite "figure de Lichtenberg" - et oui, si vous avez suivi, c'est bien le même. Cet exemple longuement développé pour montrer la densité du réseau de fils que tisse Delay. Je ne sais si chaque détail du livre est susceptible de telles résurgences ; je n'ai repéré que celui-là dont le rôle soit aussi complexe, mais, quand bien même la charge électrique en serait exceptionnelle, il donne une idée de la manière dont Delay, qui commente avec une admiration lucide les calembours magiques de Rrose Sélavy et de Michel Leiris, crée un réseau littéraire traversé de tensions que l'on ressent plus qu'on ne perçoit intellectuellement un raisonnement : nous pourrions reconstituer un plan mais, tels des billes de flipper relancées de point en point, nous sommes contraints à la première lecture de zigzaguer, expérience déstabilisante donc, mais stimulante : same player shoot again.