Le patient étendu sur le lit de cet hôpital de Montréal est inerte. Ces dernières heures, la paralysie a gagné rapidement tout son corps, excepté la paupière gauche, qui porte à elle seule la responsabilité de la communication. Il est maintenant sous respirateur. Autour de lui, le personnel médical s’agite, le cercle amical se mobilise. Les jours deviennent des mois.Le client franchit la porte d’un sauna gaid’Amsterdam. Il est chargé d’une énergie particulière, grisé par tout ce qu’offre ce lieu consacré au plaisir physique. Dans les couloirs tamisés, il observe, embrasse, étreint. Une autre sorte de chorégraphiese déploie autour du corps redevenu mobile.Roman en deux temps, Camouflé dans la chair propose une déambulation de l’extrême.
Mathieu Leroux est comédien, danseur et metteur en scène. Il est l’auteur de Dans la cage (Héliotrope, 2013 ; série P, 2016) et d’Avec un poignard (Héliotrope, 2020), ainsi que d’un essai, Quelque chose en moi choisit le coup de poing (La Mèche, 2016).
On y suit la dégringolade d’un homme dont le corps perds peu à peu ses capacités. Paralysé, il est dépendant du personnel médical, de son entourage et des machines qui le garde en vie. Son futur est incertain et son présent douloureux. La guérison est lente mais son corps retrouve petit à petit ses fonctions. Sorti de l’hôpital, on le retrouve quelques années plus tard à Amsterdam alors qu’il se réapproprie son corps. Il assouvie ses fantasmes dans un sauna gais et semble revivre au fils des caresses échangées.
Honnêtement, les deux parties du récit sont captivantes. Chacune nous transporte vers deux opposés. Un plus clinique avec le corps meurtri valsant avec la mort et un plus libertin où le corps se délecte et jouit.
C'est cru, c'est intense, c'est du Mathieu Leroux. Le roman est divisé en deux parties très différentes. Dans la première, on assiste au déclin médical du protagoniste. Dans la seconde, nous sommes spectateurs d'un monde libertin et sans pudeur dans lequel il évolue. Deux opposés mettant en avant la dégringolade d'un corps impuissant et, par la suite, sa renaissance alors que le personnage se le réapproprie. Écriture fascinante et très détaillée. J'ai bien aimé.
Un texte qui reste dans le corps, ou est-ce moi en position de lecteur, qui est resté caché, encore quelques heures après ma lecture, dans la chair des personnages de Mathieu Leroux.
« Quelques secondes restent suspendues autour de ces mains qui se rencontrent. »
« Sous la gêne obligatoire loge la satisfaction de fréquenter l’obscurité et l’éphémère. »
J’avais hâte de me plonger dans cette lecture alors que j’ai beaucoup aimé les autres livres du même auteur. Dans ce celui-ci, on nous amène complètement ailleurs. C’est bien écrit, avec un bon rythme, c’est beau et c’est laid à la fois.
trop aimé. le passage de "patient" à "client", le clash entre un corps inerte et alité et celui qui s'adonne aux plaisirs sexuels, indomptable. ce fameux "appétit" insatiable. c'était poétique sans être prétentieux.
« Alors qu'il écrivait son Éthique, Spinoza réfléchissait aux notions de béatitude, d'allégresse, de liberté et d'émancipation - des concepts intrinsèques au désir, qui poussent l'humain à satisfaire ses instincts, à se nourrir. L'appétit est sans doute l'un des éléments qui lient cette communauté habitant l'ombre. Et ce client au corps insatiable ressent une envie de prendre, de mordre, de goûter tout ce qui soffre à lui, et ce, bien au-delà des plaisirs charnels. Il y a peut-être une forme d'avilissement à la consommation libi-dinale, mais il s'en dégage aussi une grande sensibilité. La sexualité fugace a cette foudroyante capacité d'affranchir et de posséder dans le même mouvement… »
« Il y a un avant et un après. C'est tout. Pas de grandes vérités. Pas de leçon inestimable. Dans la chair endolorie, il y a toutes ces composantes. Et une collectivité d'individus qui travaillent s'organisent se tiennent pour que le corps se remémore qu'il n'est pas que le syndrome qui l'afflige. »
Un roman très intense de Mathieu Leroux! Ce roman adopte une approche très corporelle, en mettant en avant la déconstruction du corps, en le disséquant, en le reconstruisant et enfin en le remettant en selle dans le monde libertin que l’auteur désire. Il est à souligner l’importance du détail ici, et le sens de l’observation mis en avant par Mathieu Leroux est impressionnant, car l’auteur adopte un méthodisme et un certain degré kafkaïen en raison de l’environnement qu’il perçoit, surtout dans le contexte hospitalier.
L’écriture est incisive, crue, sans trop de pudeur, et démontre également une volonté de maîtriser le temps par des bribes de phrases très efficaces. Bien que je regrette de constater quelques répétitions au niveau du name-dropping et sa courte durée, l’effet du roman est bien perceptible et l’approche de Mathieu Leroux mérite une attention particulière.