Après une victoire maritime éclatante de la République de Ciudalia contre le royaume de Ressine, l'heure est désormais aux négociations. Qui profitera le plus de cette victoire ? Leonide Ducatore compte bien être celui-ci et dispose à cette fin d'un atout : Benvenuto Gesufal, son maître-assassin.
Il est de ces livres qui, pour une raison ou une autre, vous marquent lors de leur lecture : ce fut le cas me concernant pour Gagner la guerre, à tel point que ce dernier a réussi à me provoquer une panne de lecture la semaine ayant suivi sa conclusion et qu'il m'est difficile de rédiger cette review, ne sachant comment l'ordonner.
Nous y retrouvons l'assassin Benvenuto Gesufal, déjà aperçu dans Mauvaise donne, assassin au service de la maison Ducatore, famille influente de la République de Ciudalia. Commençons par cette dernière : Ciudalia est un habile mélange de Florence et de Venise durant la Renaissance, à la fois dans son système politique très florentin avec une référence plus qu'évidente à la Salle des Cinq-Cents du Palazzio Vecchio et avec ses Podestats, mais également par son statut de République maritime comme le fut Venise. Cela nous donne un aspect historique très agréable si comme moi vous êtes particulièrement passionné par cette période. Tout y est crédible, la magie restant peu présente à Ciudalia, et c'est un véritable régal de s'imaginer l'architecture ciudalienne et de suivre les intrigues politiques qui s'y nouent. Je suis tout simplement tombé sous le charme de cet univers dès que notre narrateur est rentré à Ciudalia après les quelques chapitres d'introduction.
Notre narrateur, justement, parlons-en. Benvenuto Gesufal est un salaud. Jaworski ne nous vend pas le poncif de l'assassin propre sur lui avec des cas de conscience qui plait généralement au lecteur, permettant d'occulter que le héros auquel s'attache le lecteur retire des vies. Nous avons ici un assassin dans la forme la plus simple de sa fonction. Benvenuto tue car il est payé pour cela, et à aucun moment sa conscience ne vient le travailler, excepté si cela met sa vie en jeu. Il n'est d'ailleurs pas infaillible, et prendra sa part de souffrance tout au long de l'intrigue. De ce fait, attendez-vous à voir notre narrateur commettre des actes particulièrement condamnables, pas seulement des assassinats, tout au long de son périple et à vous les raconter sans gêne aucune. Je sais que cet aspect, suivre une ordure, a pu poser problème à certains lecteurs. Je ne peux pour ma part que vous encourager à poursuivre votre lecture malgré tout. Il est d'ailleurs intéressant de noter que beaucoup de détracteurs de Benvenuto Gesufal semblent oublier que notre narrateur n'est qu'un homme de main, et que sous des dehors plus respectables en apparence, son employeur est probablement encore plus un salaud que lui. Notez que les hommes vertueux ne sont effectivement guère nombreux dans Gagner la guerre : nous sommes dans un conflit politique, et en politique, tous les coups sont permis...
Réduire Benvenuto Gesufal à son rôle d'homme de main immoral serait cependant occulter un des aspects qui m'a le plus séduit dans ce roman : le style de Jean-Philippe Jaworski. Benvenuto Gesufal, c'est également une gouaille incomparable dans ses saillies, ce qui le rendra toujours plus cynique à chacune de ses remarques. Là réside selon moi toute la force de Jaworski : je sais que je suis en train de suivre la pire des ordures et cependant, je ne peux m'empêcher de m'attacher à ce dernier grâce au style employé ! Je n'insisterai jamais assez là-dessus mais Jean-Philippe Jaworski est une plume exceptionnelle pour qui aime les romans d'inspiration médiévale. L'ayant découvert avec appréhension, suite à la réputation d'auteur "difficile" que l'on m'en avait fait, lors de la lecture de son Janua Vera, j'étais déjà alors tombé amoureux du style de l'auteur. Gagner la guerre a transcendé cette expérience grâce au tempérament de son narrateur. Certains pourront vous dire qu'ils trouvent Jaworski précieux, utilisant des mots surannés pour le plaisir. Je vous répondrais simplement qu'il utilise des mots justes, en adéquation avec l'époque qu'il dépeint dans son roman et que c'est cette justesse de ton qui lui donne toute son authenticité. Il ne vous facilitera donc certes pas la tâche en vous parlant de "cartes" pour la navigation mais tout simplement car le réalisme de l'Italie de la Renaissance pousse plutôt à parler de "portulans" qui sont les cartes typique de cette période. Oh bien sûr, j'entends déjà les détracteurs rappeler que "oui mais c'est un univers fictif et on y trouve même des elfes donc on peut très bien imaginer un vocabulaire contemporain". Certes. Mais le propre du roman de Fantasy historique est tout de même avant tout de s'ancrer dans une époque et de la rendre la plus crédible possible. C'est selon moi toute cette exigence qui rend le style de Jaworski si excellent à lire. J'évoquais d'ailleurs une panne de lecture provoquée par ce roman : ne pensez pas que le livre suivant était mauvais, son style était tout simplement...trop basique, paraissant de ce fait trop fade pour pouvoir me plonger dedans avec délice après les attentes provoquée par la lecture de Gagner la guerre. Je terminerai par souligner un point : Jean-Philippe Jaworski est français et il me semble important de souligner à quel point c'est une chance de profiter d'une telle œuvre en langue originale, sans les infidélités et concessions inhérentes à la traduction.
Nous avons évoqué l'univers, le style, les personnages... mais qu'en est-il de l'intrigue ? Je l'ai trouvée particulièrement sympathique à suivre, avec plusieurs moments intéressants, tels que le premier chapitre dont je n'avais pas du tout anticipé la fin ou bien un quiproquo des plus savoureux lors d'une discussion entre Benvenuto et Leonide, chacun pensant parler d'autre chose, des combats d'escrime... Nous y suivons concrètement la fin de la guerre entre Ciudalia et Ressine mais surtout l'après-guerre, qui est en elle-même une guerre : celle pour se disputer le pouvoir après la victoire entre les différentes familles influentes. C'est donc par le prisme de la famille Ducatore que nous saisissons les différentes intrigues nouées, Leonide Ducatore, tel un parrain de la mafia, échafaudant ses plans pour prendre le pouvoir. Le livre est globalement découpé en quatre parties non-officielles pour ce qui concerne l'intrigue. Si j'ai personnellement adoré l'ensemble de l'intrigue, il convient de noter une rupture assez nette en terme d'ambiance et d'univers à la moitié du roman (ce que j'appelle la troisième partie) permettant de découvrir un peu plus le Vieux Royaume inventé par Jaworski mais qui semble avoir été un creux pour pas mal de lecteurs ; une partie qui parlera beaucoup plus aux lecteurs de Janua Vera. Si la lecture préalable de ce recueil de nouvelles n'est à ce propos pas indispensable, je la recommande tout de même afin de saisir les très nombreuses références présentes envers ce dernier.
J'espère vous avoir convaincu à travers cette review assez brouillonne de vous lancer dans Gagner la guerre et de tester le style de Jean-Philippe Jaworski. Probablement une de mes meilleures découvertes de 2023 !