Dans « Histoire de la fille qui ne voulait tuer personne » de Jérôme Leroy, nous sommes en octobre 2069 à Rouen, capitale de l’état français. Ava Veen, 17 ans, est née bien après la Décennie Terrible de 2033-2043 durant laquelle la moitié de la population a été décimée. Élevée selon de nouveaux préceptes, elle ne connaît rien du monde d’avant et s’est toujours pliée à l’éducation donnée par sa mère, la redoutable Clara Veen, conseillère du gouvernement de l’état français, dont les ambitions politiques sont sans limites.
Les différents pays se sont peu à peu effacés pour se rassembler autour d’une appellation commune, la Fédération Européenne. Dans l’ancienne « France », Vigdis Mendoza a rédigé un manifeste afin de mobiliser les habitants autour de l’Alliance du Vivant. La présidente Agnès Coeur est à la tête du pouvoir et tente d’organiser la vie de la cité, entre ceux du dedans et ceux du dehors, car une toute petite partie de la population vit à l’abri « dans une frontière qui ne disait pas son nom, constituée par des murs avec des miradors ou des kilomètres de barbelés longés par des patrouilles. » Une société utopique basée sur un fonctionnement à deux vitesses, où la majorité a été abaissée à 16 ans et où les grandes décisions se prennent par référendum.
En 2068, certaines associations ont milité pour un rétablissement de la peine de mort. À trente-cinq millions de signatures, le gouvernement est obligé de procéder à un référendum : le Référendum d’Initiative Populaire. Contre toute attente, y compris celle de la Présidente qui n’a pas pris parti sur le sujet, le rétablissement est voté à 82,5 %. Jusqu’au-boutiste, elle a quand même précisé que « puisque la sentence est rendue au nom du peuple européen, il est normal que ce soit le peuple européen qui se charge de son application. D’où le tirage au sort, la loterie monstrueuse pour désigner, au hasard, un bourreau. » Ainsi, lorsqu’une personne est condamnée à mort par un jury populaire, c’est ce même jury qui oblige de fait que le bourreau soit tiré au sort parmi la population. C’est précisément ce qui arrive à Ava Deen dans « Histoire de la fille qui ne voulait tuer personne ».
Ava est une Pionnière, une militante du régime en place. « Tout pour la Fédération, la Fédération avant tout ! » Abreuvée depuis sa tendre enfance par les préceptes enseignés par sa mère et la société, convaincue depuis toujours du bien-fondé des idées mises en place par le régime, Ava se retrouve assommée par les résultats de la loterie. Lorsque son nom apparaît, elle fait le douloureux constat de la différence entre la théorie et la pratique. Entre dire que l’on est pour exécuter un homme et l’exécuter soi-même, il y a un monde. Sauf que… personne ne peut se soustraire à la loi des hommes, pas même elle, fille de… Aidée par Jason Leurtillois, son ami de toujours, il n’y a plus qu’une seule solution : fuir. Fuir pour se soustraire à son « Devoir de citoyenne ». Mais fuir où ? Il faut déjà sortir de l’enclave pour aller vers le « Dehors » et ce n’est pas chose aisée. Peut-être que se rendre au Portugal, une république libertaire est la meilleure solution… Dans « Histoire de la fille qui ne voulait tuer personne », Ava va prendre conscience du monde qui l’entoure et du prix de la Liberté.
Jérôme Leroy construit un monde utopique en se basant sur notre société actuelle, ses challenges et ses problématiques pour mieux en montrer les dérives possibles. Si « Histoire de la fille qui ne voulait tuer personne » s’articule autour de l’idée du rétablissement de la peine de mort (comme la prônent certains partis d’extrême en 2024), il place son héroïne dans une situation de potentiel bourreau afin de faire réfléchir son lecteur. « C’est bien beau d’être pour la peine de mort, mais si on vous dit que vous allez tuer vous-même celui que vous avez condamné, c’est autre chose. » Au-delà du roman choral avec alternance des voix, il prend le parti d’y insérer des chapitres en italique qui démontrent la difficulté d’appliquer la loi en vigueur. Se succèdent alors les témoignages de ceux qui se sont retrouvés dans la même situation qu’Ava, qui ont accepté ou pas, le destin qui était le leur. D’autres personnages y font également leur apparition pour étayer son propos comme un procureur, un autre bourreau désigné, un directeur de prison et même Agnès Coeur, Présidente de la fédération européenne. Même pour elle, il est fascinant de constater les leçons qu’elle a tiré de ses différents mandats et à quel point ce qu’elle avait imaginé pour ce nouveau monde est différent de la réalité. L’épuisement des ressources naturelles les a tous obligés à prendre des décisions par ordre de priorité, « Déjà, s’occuper de ceux qui étaient du bon côté du mur, permettre l’égalité, la sobriété, inventer une société sans hiérarchie, modeste, qui ne reproduirait plus jamais les horreurs du passé. » Après de nombreuses années au pouvoir, force est de constater que la société est loin d’être parfaite, et qu’elle « menace même de sombrer dans la dictature. » À sa façon, Agnès Coeur est aussi une « fille qui ne voulait tuer personne », très loin de l’image de « Big Sister » qu’on veut bien lui attribuer (cf: Big Brother, 1984 de Georges Orwell)… Alors, pour s’évader de ses problèmes du quotidien, Agnès lit. Elle, l’ancienne des Bonobos effondrés, groupe écologiste militant, trouve refuge dans la poésie. La poésie a historiquement servi de moyen de résistance contre l’oppression et la tyrannie en offrant une voix aux « marginalisés » qui défiaient les structures du pouvoir. Elle nourrit la résilience personnelle et collective pour faire don d’espoir et de consolation en temps de crise. Oui, Agnès Coeur aime la poésie qui lui permet de mettre en mots des émotions complexes et profondes.
« Les illusions tombent l’une après l’autre, comme les écorces d’un fruit, et le fruit, c’est l’expérience. Sa saveur est amère. » Gérard de Nerval
« Histoire de la fille qui ne voulait tuer personne » est le récit d’une jeune fille qui apprend à dire NON, malgré sa naissance, malgré l’idéologie dans laquelle elle a baigné et qu’elle croyait être raisonnable. Elle fait l’apprentissage, douloureux, du libre arbitre et de la liberté. Penser différemment, mais aussi remettre en cause l’ordre établi. Mais, ne vous y trompez pas, sous couvert d’une fiction dystopique, Jérôme Leroy analyse notre présent, et prend le pouls de notre société actuelle. Énormément de sujets contemporains y sont abordés qui permettent aux lecteurs de tous âges d’y trouver leur compte.
« Histoire de la fille qui ne voulait tuer personne » est un récit brillant, perspicace et ingénieux où notre futur en dit autant que notre présent. Une réussite !
Ce roman a eu le prix du Grand Prix de l’imaginaire 2024, catégorie Roman Jeunesse Francophone.