Dans un centre pénitentiaire niché au coeur des Alpes, Antoine Petit est chargé d'établir le profil psychologique de celle dont le nom est sur toutes les lèvres. Dolorès Leal Mayor s'est rendue tristement célèbre pour avoir assassiné une dizaine d'hommes puissants et être à l'origine d'une épidémie de meurtres dans tout le pays, que le jeune psychiatre a pour mission de juguler. Fable sur la violence induite par le capitalisme et son patriarcat, "Dolorès ou le Ventre des chiens", sorte de "Justine" en miroir, est une ode désespérée à l'incandescence des révoltes, et à toutes celles et ceux qui décident, un jour, de relever la tête.
Dolorès Leal Mayor est une séduisante femme d’une quarantaine d’années. Elle fait des missions d’intérim comme hôtesse dans divers salons (automobile, agriculture …). Elle rencontre sur ces salons des hommes riches qui se croient puissants et irrésistibles et qui la draguent sans subtilité. Aussi pour améliorer son ordinaire, Dolorès sort avec quelques hommes de cet acabit. Une nuit, dans un hôtel, elle tue, sans le préméditer, son compagnon d’un soir. Cela aurait pu s’arrêter là mais Dolorès récidive d’autant plus facilement que rien ne la désigne comme coupable jusqu’au jour où elle est repérée perpétrant son crime par une caméra de surveillance. Dolorès est arrêtée, elle ne regrette rien et est mise dans une prison sécurisée, loin de Paris, car elle a fait des émules, elle est devenue l’égérie d’une révolte féminine.
Dolorès ne supporte plus d’être vue par les hommes comme un objet sexuel leur permettant de jouir du pouvoir de leur argent au point de se croire tout permis. Un psychiatre est dépêché pour évaluer son degré de folie. En effet, il ne faut surtout pas que Dolorès soit déclarée saine d’esprit au risque d’embraser une situation déjà fragile et d’en faire une martyre. Celui que la justice assigne à cette lourde tâche est un homme désabusé, cynique et cocaïnomane. Antoine Petit s’est forgé une idée préconçue de Dolorès et quand il la rencontre, il se rend compte que la femme qu’il a devant lui ne correspond pas du tout à ce qu’il avait imaginé. Elle a un caractère trempé, elle assume ses actes avec une assurance incroyable et a réponse à tout quand il tente de creuser son passé : « Je ne suis rien. Je n’ai pas été violée, je n’ai pas été abusée, je n’ai pas eu faim. Vous pensez qu’il faut avoir été violée pour porter le viol, abusée pour ressentir l’abus, avoir eu faim pour être assourdie par le cri des ventres creux ? » Le choc est violent pour le psychanalyste et c’est cela que raconte le roman « Dolorès ou le ventre des chiens ».
J’ai aimé le côté anti-patriarcal du roman, cette révolte féminine brute venue du fond des entrailles et des âges. Il montre que, non, tout n’est pas permis à l’encontre des femmes, que l’argent ne rend puissant que jusqu’à un certain point. L’angoisse qui étreint les hommes riches lorsque les meurtres en série font la une des médias, est un moment particulièrement réussi de la part d’Alexandre Civico, auteur que je n’avais jamais lu, dont je n’avais pas entendu parler. J’ai été conquise par sa plume ciselée qui insiste et gratte là où cela fait mal : il fait surgir tout ce qui peut être hypocrite et déviant dans notre société contemporaine où l’argent offre position sociale et pouvoir, parfois démesuré sur autrui. Il soulève des sujets d’actualité : le féminisme, le patriarcat qui vacille chaque jour davantage, il le fait avec talent, sans fioriture ni pathos.
Ce qui m’a également beaucoup plus, c’est le choix de ses personnages. Ce ne sont pas des héros, certes, mais pas non plus des loosers. Ce sont des gens ordinaires, sans beaucoup d’éducation, des laissés pour compte paumés, qui, un jour, lâchent prise et suivent leurs impulsions lorsque le grain de sable s’introduit dans la machine bien huilée de leur quotidien. Le grain de sable remet alors tout en cause et force leur destin. Tout cela est dans l’esprit « Louis Guilloux » qui se révoltait contre les injustices. Alexandre Civino se révolte aussi, lui c’est contre l’esprit patriarcal qui ôte, aux yeux de certains hommes – car ils ne sont pas tous ainsi, heureusement – leur humanité aux femmes pour n’en voir que l’objet sexuel dont on peut disposer à sa guise.
J’ai aimé Dolorès qui exprime sa rage de voir dans le jeune psychiatre, qui a choisi le camp des nantis, la partie de la société qui aime cantonner les pauvres dans leurs révoltes inabouties. Elle le bouscule, elle le contredit avec verve et majesté, elle l’accule dans ses ultimes retranchements afin de lui ouvrir les yeux : il est de la même famille qu’elle sauf qu’il a renoncé à se révolter, sauf qu’il s’est soumis au système, sauf qu’il a montré son ventre à un chien plus dominant que lui.
« Dolorès ou le ventre des chiens » est un roman de la révolte avec une héroïne au fort caractère et à la rhétorique beaucoup plus solide que prévu. J’en suis sortie secouée, dans le sens où j’ai quitté ma zone de confort et où j’ai été confrontée à diverses émotions. Un roman noir fort et beau.
Ennemie publique N°1 ou véritable inspiration, Dolorès est une anti-héroïne ambiguë qu'on souhaite comprendre au fil de ses séances avec Antoine, jeune psychiatre cocaïnomane qui se questionne sur le sens de sa vie. Roman noir dont le sujet est au cœur de l'actualité, Dolorès ou le ventre des chiens est une fable sur la violence induite par le patriarcat et le capitalisme. Pas de morale, pas d'apologie, il y a dans ce roman un côté punk que j'ai adoré. Et si toutes nos questions n'obtiennent pas de réponses, c'est peut-être mieux ainsi.