Après avoir lu 'Thelma, Louise et moi', un réalisateur de cinéma propose à Martine Delvaux d'écrire un scénario sur le couple d'artiste peintre Jean Paul Riopelle et Joan Mitchell. Voyant qu’elle hésite, il ajoute : « Il y avait quelqu’un d’autre, aussi… Une jeune peintre. Elle vivait avec Mitchell, puis elle est partie avec Riopelle… On dit que c’est à cause d’elle que leur grande histoire d’amour s’est terminée. » Delvaux commente aussitôt, s’adressant à Hollis Jeffcoat : « C’est à ce moment-là, quand il évoque le rôle que tu as joué, toi, celle qui fréquente les marges, le personnage secondaire, que ça se met à vibrer. Tu es l’appât. »
Le film ne se fera pas - sans que Delvaux dévoile pourquoi - mais la recherche, la réflexion et l'écriture, elles, s'étaleront sur plusieurs années pour donner ce récit sous forme de lettre et de fragments. Cela dit, le livre se construit surtout sur un centre absent - la figure d'Hollis ainsi que son oeuvre picturale - autour duquel l'autrice va tourner sans jamais véritablement s'y plonger, sans doute par une sorte de déférence amoureuse. Car ce n'est pas tant l'art qui semble fasciner Delvaux (bien que ce ne soit pas exclu) que le triangle amoureux ainsi que l'amitié-amoureuse qui unissait Hollis et Mitchell.
En fait, il y a de nombreuses lignes de fuite dans ce récit, et si cela vient brusquer les attentes du lecteurs, on sait aussi que c'est exactement ce que souhaite l'autrice, toujours consciente des écueils qu'elle rencontre et souhaitant les retourner dans tous les sens. À cet égard, la critique d'Anne-Frédérique Dolbec dans Le Devoir est très éclairante:
"Lire Martine Delvaux, c’est assister à l’écriture en train de se faire, à la construction et aux mouvements d’une pensée. Tout y est : les émotions, les doutes, les impulsions, interrogées, disséquées, intellectualisées dans un va-et-vient aussi cérébral que sensoriel.
Si la répétition peut sembler agaçante à la première lecture, elle s’avère un outil d’affinage essentiel dans cette quête dont la conclusion demeure en suspens, une façon d’accentuer la valeur introspective de l’obsession. Comme l’artiste qui prend un pas de recul pour analyser son tableau et mieux y revenir, l’écrivaine retourne sans cesse sur ses pas pour marcher dans les traces des abstractionnistes et ainsi, dans les mots de Joan Mitchell, « éliminer les clichés, enlever tout ce qu’il y a de trop », et, atteindre, autant que faire se peut, une forme d’exactitude."