Patrick Modiano dit qu'il écrit toujours le même roman, et c'est le cas de "Chevreuse" de manière encore plus explicite que d'habitude puisque des noms de personnages, déjà utilisés, reviennent ici dans de nouvelles configurations. C'est le cas du protagoniste, Jean Bosmans, un écrivain qui se souvient de diverses époques de sa jeunesse. Au début, le récit évolue entre le présent de la remémoration, la jeunesse fragile de Bosmans au milieu des années 1960, et son enfance, encore une quinzaine d'années auparavant, dans une maison de la vallée de Chevreuse où deux de ses amies, dans les années 1960, le conduisent comme par hasard, déclenchant des réminiscences. Ainsi Bosmans se souvient qu'il se souvenait, et de la façon dont pour se débarrasser de ses souvenirs il est devenu écrivain. Modiano joue avec ses propres souvenirs, d'une façon assez ludique : Bosmans reçoit des lettres de lecteurs qui ont croisé telle ou telle personne qu'il évoque sous son vrai nom ; mais les noms, dans le récit de Modiano, sont évidemment fictifs, à commencer par celui de Bosmans lui-même, de sorte que "Chevreuse" désigne et réfute en même temps son caractère autobiographique.
On a effectivement déjà rencontré, chez Modiano, ce genre de dispositifs en abyme et en miroirs. Ici le temps retrouvé déclenche l'écriture, et on l'a comparé à Proust ; on pourrait tout aussi bien évoquer Nerval face à la chronologie très embrumée de "Chevreuse" qui nous perd dans les échos entre les différents époques de la vie presque aussi sûrement que "Sylvie". Petit à petit se met en place une intrigue d'ordre policier, Bosmans étant rempli du désir de "tirer les choses au clair", ce qui impliquerait pour commencer de parvenir à bien discerner les choses en question. Et cette intrigue aboutit dans une certaine mesure ; mais le récit laisse toujours échapper quelque chose. Certains détails reviennent avec une précision d'ordre photographique ; en revanche des éléments cruciaux sont à peine suggérés. La maison de la vallée de Chevreuse est située dans la rue du docteur-Kurzenne, mais cette précision récurrente n'est donnée au lecteur qu'ironiquement puisque le nom de la commune, lui, est caché… L'annonce de la mort d'un personnage (et non, ce n'est pas Adrienne en 1832) oblige d'ailleurs à se demander si la chronologie du récit est bien sûre, si les souvenirs ne sont pas les faux-semblants de la mémoire, si le vrai passé n'est pas masqué par le souvenir revendiqué comme un certain butin l'est par un certain mur.
Rien de tout cela ne pèse un seul instant. L'écriture de Modiano est allègre, rythmique, musicale comme une session de jazz. Tout donne l'impression d'avoir été rédigé dans un bar sur un coin de table, comme mémorial de menus incidents dont la signification échappe à peine les couche-t-on sur le papier. Tout a le naturel et l'apparent arbitraire du quotidien, alors même que s'esquisse un petit complot. Mais petit à petit, à mesure que Bosmans interprète la réalité d'une façon paranoïaque, ou que celle-ci s'avère effectivement menaçante (comment savoir ?), le récit, cousu de décalages experts (par exemple les étapes d'un trajet en automobile sont énumérées rapidement, avec une apparente négligence, en fait dans le sens inverse du trajet lui-même) prend un caractère de plus en plus onirique et ce n'est pas pour rien qu'il culmine dans un récit de rêve. Qui est peut-être un rêve dans le rêve.