“— Vous n’étiez pas obligé de voler monsieur, vous aviez le choix, vous me dites que vous n’avez pas d’argent pour vivre mais bien heureusement tous les gens qui sont dans la difficulté ne volent pas.
Le président ne dira pas comment faire autrement, quels sont les autres choix, ne proposera pas d’alternative, et Bart ne voit pas ce que ce jeune homme aurait bien pu faire d’autre que voler pour honorer sa dette. Il aurait eu le temps de se faire briser dix fois les genoux avant qu’un salaire de misère comme livreur à vélo chez Uber Eats ne lui permette de rembourser, mais le magistrat restera fidèle à la doctrine qui préside à ces singulières audiences : la misère, sa réalité crasse et butée, non négociable, cet imposant bloc de vie délabrée qui devrait prendre toute la place dans la salle d’audience, se planter là au milieu du tribunal et encombrer la vue de tous, atteindre les murs et le plafond, doit rester à la porte du palais. On accepte d’en apercevoir l’ombre furtive et rapide, la pauvreté de monsieur certes, la relégation, le chômage, le racisme, un élément parmi d’autres, et plutôt à la charge de l’accusé qu’on soupçonnera d’une récidive fatale faute d’insertion, quand cette pauvreté résorbe tout, gouverne la vie du prévenu. Bart verra le juge la saisir du bout des doigts seulement, avec une moue dubitative, avant de la lâcher et de détourner les yeux. Il ne veut pas savoir, ou le strict minimum, manière de ne pas paraître excessivement grossier, et le déni est à la mesure du bouleversement que cet aveu causerait : la précarité est implacable, inflexible, injuste. L’admettre à l’audience obligerait à relaxer tous les prévenus, à reconnaître leur impossibilité à faire autrement, car leur volonté n’est rien face à la tyrannie des forces sociales, alors on maintient l’étanchéité avec ce monde qui remue au-dehors, la foule dont Bart entend ici les échos tumultueux.“