« On me demande souvent d’où vient mon intérêt puissant, comme sociologue, pour les croyances collectives. Cette passion prend ses racines secrètes dans mon adolescence. Pendant une dizaine d’années, j’ai été un croyant fiévreux et presque fanatique. Nous sommes dans les années 1980, j’ai quinze ans et je crois que Nancy est le centre de monde. Le plus grand événement de tous les temps s’y prépare. Autour de cette prophétie, une soixantaine de jeunes, souvent issus de milieux modestes, comme moi, vont former une horde qui scrute l’avènement de l’apocalypse. C’est cette épopée que je livre aujourd’hui, plus amusante que tragique… Aujourd’hui seulement parce qu’il m’a fallu du temps pour y revenir. Il y a des histoires que vous portez non en secret mais qui ne peuvent être racontées car elles sont encore trop vertes. Ici, l’histoire d’une radicalisation et d’un long processus de désengagement, qui ont fait de moi le rationaliste que je suis devenu. Loin de renier cette époque, je conserve pour elle une immense tendresse et la leçon essentielle que l’on peut croire à des choses folles sans être fou soi-même. Ambitieux, je caresse même l’espoir que ce récit d’initiation adolescente aidera à comprendre comment on devient un fanatique et comment on cesse de l’être – tout en continuant à aimer la vie, ses forces, ses signes et ses possibilités. Plus ambitieux peut-être encore, j’imagine que ce récit a une portée universelle : derrière l’épopée se dissimulent des questions existentielles, sociales métaphysiques, qui nous taraudent tous. »G.B.
Gérald Bronner est un sociologue reconnu, il s’est même récemment vu confier une mission par l’Élysée connue sous le nom Les Lumières à l’ère numérique – ou plus prosaïquement commission Bronner. Dans ce livre, il revient sur sa jeunesse à Nancy. Enfant de la classe populaire, il a frôlé la délinquance avant d’être détourné de ce chemin et guidé vers des mondes mystérieux par un oncle taciturne qui ne sortait jamais de son appartement rempli de livres. Cette initiation a donné lieu à la formation du C.E.R.F., le rétroacronyme – puisqu’il a un double sens – de “Chercheurs En Réalisme Fantastique” qui réunissait tout ce que la ville de Nancy comptait d’enthousiastes pour la féérie, le mystère, le caché, en somme tout ce qui n’était pas la vie plate et ennuyeuse. Le Seigneur des anneaux et Le Matin des magiciens – sous-titré Introduction au réalisme fantastique – étaient leurs livres de chevet.
Si l’on peut se convaincre – y compris en groupe – que la ville où l’on vit, Nancy, est celle qui a été l’élue et voir des confirmation de cette croyance dans le moindre signe, on comprend mieux la mécanisme des croyances populaires et de la théorie du complot.
Je commençais à pressentir qu’au coeur des formidables coïncidences qui m’avaient conduit au fanatisme, se lovait un renard vicieux et manipulateur.
Les deux composantes de son passé, le transfuge de classe et le mystique ont forgé le sociologue spécialiste des croyances populaires et adversaire de la pensée bourdieusienne selon laquelle l’origine sociale détermine l’individu – il en est le contre-exemple.
Comme il l’avoue lui-même, au milieu de toutes ces coïncidences que l’on nomme parfois le destin, on ne peut s’empêcher de croire que certaines viennent d’en haut comme la présence improbable de cet oncle, au sein d’une famille qui ne comptait aucun bachelier, qui a guidé le jeune Gérald de la prison à la Sorbonne en empruntant la route sinueuse du monde des rêves.
Un récit autobiographique du sociologue spécialiste des croyances collectives qui, dans ce livre, révèle les mécanismes de la crédulité. Tout à fait intéressant, avec ce regret de réflexions personnelles parfois énervantes, en particulier celles qui sont anti-gauchistes.