L’histoire de Julienne est celle d’une destinée d’exil : née en exil au Rwanda, son propre pays, morte au bout de l’exil dans la solitude glacée d’une grande ville d’Europe ; c’est aussi l’histoire d’un amour fou.
Born in Rwanda in 1956, Scholastique Mukasonga experienced from childhood the violence and humiliation of the ethnic conflicts that shook her country. In 1960, her family was displaced into the under-developed Nyamata. In 1973, she was forced to leave the school of social assistance in Butare and flee to Burundi. She settled in France in 1992. The genocide of the Tutsi swept through Rwanda 2 years later. Mukasonga learned that 27 of her family members had been massacred. Twelve years later, Gallimard published her autobiographical account Inyenzi ou les Cafards, which marked Mukasonga's entry into literature. Her first novel, Notre-Dame du Nil, won the Ahamadou Kourouma prize and the Renaudot prize in 2012.
Scholastique Mukasonga déroule la vie de sa jeune sœur, Julienne, décédée jeune adulte, après une courte vie difficile.
C'est un hommage, une lutte contre l'oubli, et cette démarche est réellement émouvante. D'ailleurs, sur le bandeau, ce n'est pas la photo de l'auteur, mais la photo de Julienne. Julienne, d'abord laide puis si jolie, encore plus selon les critères européens. Julienne, poursuivie par le malheur depuis sa naissance, dont sa mère ne voulait pas.
Scholastique Mukasonga écrit bien, mélangeant les faits biographiques aux accents des us et coutumes ruandaises et burundaises, ce qui me permet à moi, lectrice occidentale, d'avoir une certaine idée de la vie des Rwandais réfugiés au Burundi dans les années '70 et '80.
Réfugiés au Burundi parce que, bien avant le génocide, les Tutsis étaient persécutés au Rwanda, et à peine tolérés au Burundi. A travers un récit de vie personnelle, SM nous raconte cette normalité anormale : les quotas d'élèves minimes dans les écoles secondaires, la frontière difficile à passer, les parents qui ne peuvent venir au mariage de leur enfant, les pourboires à donner pour à peu près tout. Et les comportements des Blancs, la plupart du temps inappropriés.
L'histoire de Julienne, triste, est rendue belle et intemporelle à la façon de Roméo et Juliette.
"Elle savait bien ce qu'un homme, visiblement seul, attendait d'une fille comme elle. Ce n'était sans doute pas pour taper à la machine son courrier ou ses factures. A Bujumbura, dans les bureaux des Européens, il n'y avait que des filles noires, particulièrement des exilées rwandaises. Elles étaient toutes plus belles les unes que les autres. Cela bien sûr suscitait la jalousie des Burundaises. Elles n'avaient pas été engagées pour leurs compétences. Les Européens croyaient que les jeunes Africaines étaient à leur disposition, prêtes à se plier à tous leurs caprices, à tous leurs fantasmes. "
Julienne naît dans les années 60, au Rwanda. Sixième fille de la famille, elle est très rapidement rejetée par sa mère qui espérait un fils. Dès sa naissance, Julienne est différente : elle gêne, elle apporte le malheur, elle refuse de manger. En grandissant, ses particularités détonnent dans ce petit monde rwandais et Julienne essuie bien des souffrances psychologiques auprès des siens. Elle fréquente brièvement une école qui, hélas, ferme rapidement ses portes et la prive d’une éducation dont elle rêvait farouchement.
Prise sous l’aile de sa grande soeur, Lidia, Julienne trouve amour et réconfort auprès de cette mère de substitution. En 1973, Lidia quitte le Rwanda pour trouver refuge au Burundi et y consacrer sa carrière. Pour Julienne, il devient alors vital de rejoindre sa grande soeur. Âgée de 18 ans, elle décide de partir sans prévenir sa famille. Pour ce faire, elle a besoin d’un laissez-passer qu’elle obtiendra de façon ultra brutale, violée par le bourgmestre dont elle tombera malheureusement enceinte.
Faisant fi des symptômes qui pèsent lourds sur son quotidien, Julienne intègre une école de Bujumbura malgré son âge avancé. Pour elle, c’est la panacée et elle y rencontre Theodosia qui devient rapidement sa meilleure amie et le pilier de sa vie. Un jour, il est trop tard et Julienne ne peut plus ignorer les manifestations de sa grossesse. Avec l’aide de sa soeur et de son amie, elle se fait avorter par un « médecin » (j’insiste sur les guillemets) réputé pour sa discrétion et aussi dénommé le Boucher. La violence de l’acte chirurgical et de ses propos est insoutenable. Julienne se débarrasse de cet enfant du péché mais n’est plus en mesure de rejoindre son école. Cet événement l’a traumatisée et ne lui donne plus l’impression d’être légitime pour réintégrer son école. Bosseuse, elle se tourne vers des cours de français et passe son temps à la bibliothèque.
Julienne fait ensuite la connaissance de Bob, un Muzungu en kinyarwanda. Leur relation, aussi étrange soit-elle, finit par les mener à Bruxelles où Julienne finit par s’établir et mener une relation épistolaire avec sa soeur Lidia, inquiète de la santé de sa petite protégée, plus maigre et fragile que jamais.
Volontairement, je n’ai pas souhaité investigué avant d’avoir fini ma lecture et je ne le regrette pas. « Julienne » est un roman en hommage à la soeur de l’autrice, décédée peu avant le génocide rwandais. Scholastique Mukasonga possède une incroyable capacité à nous embrouiller entre fiction et réalité. Sa plume est d’une sensibilité incroyable et elle parvient à mettre en lumière à quel point il ne fait pas bon vivre d’être une femme au Rwanda ni au Burundi, particulièrement dans les années 70.
« Julienne », c’est en quelque sorte l’histoire d’une jeune femme différente de ses paires et de ce qui fut attendu d’elle dans cet endroit, à cette époque. Sa force, son courage et sa finesse d’esprit m’ont beaucoup bouleversée, tout autant que sa fin tragique. Elle incarne à elle seule la voix de nombreuses incomprises tout en redonnant espoir car l’amour, le vrai, finit par triompher.
4,5/5 Magnifique livre, bien écrit, beau et tellement triste. On s’attache à cette histoire, aux descriptions, à cette histoire d’amour entre deux sœurs.