Le thème « secondaire », le leitmotiv de ce roman, la création d'un État « libertaire », c’est prouvé relativement populaire dans ce sous-genre de la science-fiction qu'est le « futur proche ». De la récolte de l’année dernière (2023), je me souviens de « Hopeland » de Ian McDonald, « The Lost Cause » de Cory Doctorow et « Liberty’s Daughter » de Naomi Kritzer (ce dernière que je n’ai pas encore lue). Le normal dans ces livres est que les « libertaires » construisent leurs espaces sur la mer, sur une armada ou sur une ou plusieurs plateformes, et l’appellent un pays. Jean-Christophe Rufin imagine au contraire prendre le pouvoir dans un pays existant, ce qui est en fait bien plus logique à tous égards, et il va plus loin : il ne crée pas un pays imaginaire, mais sélectionne plutôt un pays réel et concret, à savoir le Brunei, sur la base de critères parfaitement solides, et passe en expliquant, étape par étape, les procédures qu'il faut suivre (guidées par un universitaire, bien sûr…), pour réaliser un coup d'État (clés en main…) et gérer le transfert du pouvoir politique à une entreprise commercial.
Le « Coup d'Etat », sa nature, son histoire, sa conception, sa mise en œuvre, est le thème principal du roman. C'est presque une thèse, très crédible, présentée de manière captivante, sous la forme d'un roman d'espionnage et d'aventures, avec des personnages intéressants et une intrigue passionnante.
Je n'ai pas trouvé la fin particulièrement originale, elle est utilisée assez fréquemment, mais quoi qu'il en soit, je comprends l'envie de garder l'Agence Providence à portée de main pour une cinquième (ou sixième ?) incursion dans un éventuel futur ouvrage.
Je n'ai aucune idée de la façon dont la classe dirigeante de Brunei a réagi à un livre d'un des plus éminents auteurs français expliquant la fragilité politique du pays et comment un coup d'État pourrait être organisé pour destituer le sultan (le deuxième monarque le plus riche du monde, avec une fortune personnelle évaluée à environ 28 milliards de dollars, soit 10 milliards de plus que celle du roi d'Arabie Saoudite) du pouvoir – mais cela devrait être intéressant !
Tout comme il est intéressant de penser que cette hypothèse travaillée ici par Jean-Christophe Rufin a tout pour devenir, au Brunei ou dans un autre pays, une réalité dans les années à venir.