Déjà auteur quelque temps plus tôt des "Batailles nocturnes", qui évoquait déjà les rites magiques populaires du Frioul à la Renaissance, Carlo Ginzburg prend comme point de départ de cette extraordinaire enquête les récits du sabbat des sorcières. Généralement tirés d'aveux obtenus sous la torture, ceux-ci sont stéréotypés et reflètent avant tout les convictions que les enquêteurs, ou dirai-je tortionnaires, s'étaient faites préalablement à la lecture des "Démonologie" et autres "Malleus maleficarum" de l'époque. Ce qui intéresse Ginzburg, ce sont les détails qui divergent de ces descriptions stéréotypées, les récits qu'aucun inquisiteur ne pouvait prévoir, les singularités inattendues et qui ne paraissent pas sollicitées par l'autorité répressive. À partir de ces détails qu'on peut croire authentiques, qu'est-il possible de reconstituer des croyances de ceux qui furent, au long des siècles, accusés de sorcellerie ? Cette accusation a-t-elle un fond, et lequel ?
La première partie du "Sabbat des sorcières" relève de la méthode historique traditionnelle, et montre que les théories du complot étaient tout aussi florissantes dans le Moyen Âge tardif qu'à notre époque : après avoir accusé successivement les lépreux et les juifs d'empoisonner les puits et/ou de propager la Peste noire, les populations de certaines régions bien précises étaient prêtes à s'en prendre à une soi-disant secte diabolique. La deuxième partie s'avance de manière inattendue sur le terrain de la mythologie comparée. Partant des récits des personnes accusées de sorcellerie, Ginzburg remonte jusqu'au paganisme antique dans sa version classique (celle des mythologies grecque et romaine que l'on apprend à l'école) puis plus loin encore, plus loin, plus loin dans le temps et dans l'espace, jusqu'à montrer une concordance frappante entre des traditions magiques encore observables au début du vingtième siècle, et les principes fondamentaux du chamanisme d'Asie centrale et septentrionale, à partir de contacts avec l'aire indo-européenne qu'il faudrait rechercher il y a trois ou quatre millénaires. Enfin, la troisième partie, s'interrogeant sur la persistance dans l'imagination collective de ces mythes et de ces rites, part à la recherche de structures générales de l'expérience humaine qui pourraient expliquer cette persistance et cette universalité.
"Le Sabbat des sorcières" est un livre d'une érudition vertigineuse. On ne peut pas à strictement parler dire que Ginzburg a tout lu sur le sujet, parce qu'il avoue parfois modestement en donnant la référence d'un article dans les notes que, celui-là, il ne l'a pas lu. Outre son dossier documentaire d'historien, il maîtrise à un point ahurissant les controverses les plus byzantines et les détails les plus discrets de la mythologie comparée. Ici Artémis rencontre les fées écossaises, les vampires, Dionysos et Odin, et l'armée furieuse du seigneur Hellequin. Ni les légendes arthuriennes ni les contes de Perrault ni le grand pied de Berthe ne manquent à l'appel. Vous trouverez même dans ce livre le témoignage d'un loup-garou ! Et comme le caractère pluridisciplinaire de sa recherche pose non seulement un défi au savoir mais de sérieuses questions de méthode, Ginzburg les traite posément, en s'appuyant sur Wittgenstein. Pour ne donner qu'un exemple, certes central : les convergences mythiques que Ginzburg observe doivent-elles trouver une explication en termes d'anthropologie structurale, à la façon de Lévi-Strauss (envers qui l'auteur ne cache pas ses dettes), ou est-il possible de leur trouver des causes strictement historiques ? Une fois la convergence repérée, que peut-on prouver ?
La lecture du "Sabbat des sorcières" m'a retourné le cerveau comme une crêpe. L'ampleur de vue de cette étude n'a d'égale que sa précision, et c'est une gageure que de tenir ensemble ces deux paris. Ce n'est pas écrit pour les petits appétits mais c'est magistral.