Bon ouvrage, au programme de l’agrégation 2024.
Je retiens les passages suivants :
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II. Le mystère de la fabrication.
Bien entendu, l'ouvrier ignore l'usage de chaque pièce, 1) la manière dont elle se combine avec les autres, 2) la succession des opérations accomplies sur elles, 3) l'usage ultime de l'ensemble. Mais il y a plus : le rapport des causes et des effets dans le travail même n'est pas saisi. Rien n'est moins instructif qu'une machine.
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L’ignorance totale de ce à quoi on travaille est excessivement démoralisante. On n'a pas le sentiment qu'un produit résulte des efforts qu'on fournit, on ne se sent nullement au nombre des producteurs. On n'a pas le sentiment non plus du rapport entre le travail et le salaire. L'activité semble arbitrairement imposée et arbitrairement rétribuée. On a l'impression d'être un peu comme des gosses à qui la mère, pour les faire tenir tranquille, donne des perles à enfiler en leur promettant des bonbons.
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Rien ne paralyse plus la pensée que le sentiment d'infériorité nécessairement imposé par les atteintes quotidiennes de la pauvreté, de la subordination, de la dépendance. La première chose à faire pour eux, c'est de les aider à retrouver ou à conserver, selon le cas, le sentiment de leur dignité. Je ne sais que trop combien il est difficile, dans une pareille situation, de conserver ce sentiment et combien tout appui moral peut être alors précieux.
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J'ai tiré en somme 2 leçons de mon expérience. La première, la plus amère, la plus imprévue, c'est que l'oppression, à partir d'un certain degré d'intensité, engendre, non une tendance à la révolte, mais une tendance presque irrésistible à la plus complète soumission. Je l'ai constaté sur moi-même. Moi qui, pourtant vous l'avez deviné, n’ai pas un caractère docile. C'est d'autant plus concluant. La seconde, c'est que l'humanité se divise en 2 catégories, les gens qui comptent pour quelque chose et les gens qui ne comptent pour rien. Quand on est dans la seconde, on arrive à trouver naturel de compter pour rien. Ce qui ne veut certes pas dire qu'on ne souffre pas. Moi, je le trouvais naturel. Tout comme malgré moi, j’en arrive à trouver à présent presque naturel de compter pour quelque chose. La question pour l'instant, est de savoir si, dans les conditions actuelles, on peut arriver, dans le cadre d'une usine, à ce que les ouvriers comptent et aient conscience de compter pour quelque chose. Il ne suffit pas à cet effet qu'un chef s'efforce d'être bon pour eux. Il faut bien autre chose. A mon sens, il faudrait d'abord à cet effet qu'il soit bien entendu entre le chef et les ouvriers, que cet état de choses dans lequel eux et tant d'autres comptent pour rien, ne peut être considéré comme normal, que les choses ne sont pas acceptables telles qu'elles sont.
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Les murs d'une chambre, même pauvres et nus, n’ont rien de pénible à regarder ; mais si la chambre est une cellule de prison, chaque regard sur le mur est une souffrance. Il en est exactement de même pour la pauvreté. Quand elle est liée à une subordination et une dépendance complète. Comme l'esclavage et la liberté sont de simples idées, et que ce sont les choses qui font souffrir, chaque détail de la vie quotidienne ou se reflète la pauvreté à laquelle on est condamné fait mal ; non pas à cause de la pauvreté, mais à cause de l'esclavage. À peu près, j'imagine, comme le bruit des chaînes pour les forçats d'autrefois. C'est ainsi aussi que font mal toutes les images du bien-être dont on est privé quand elles se présentent de manière à rappeler qu'on en est privé ; parce que ce bien-être implique aussi la liberté. L'idée d'un bon repas dans un câble cadre agréable était pour moi l'an dernier quelque chose de poignant, comme l'idée des mers et des plaintes pour un prisonnier, et pour les mêmes raisons. J'avais des aspirations au luxe que je n'ai éprouvé ni avant ni depuis. Vous pouvez supposer que c'est parce que maintenant je les satisfait dans une certaine mesure. Mais non ; entre nous soit dit, je n'ai pas beaucoup changé ma manière de vivre depuis l'an dernier. Il m'a paru tout à fait inutile de perdre les habitudes que je me trouverai presque sûrement un jour ou l'autre dans le cas de devoir reprendre, soit volontairement, soit par contrainte, et que je puisse conserver sans grand effort. L'an dernier, la privation la plus insignifiante par elle-même me rappelait toujours un peu que je ne comptais pas, que je n'avais droit de cité nulle part. Voilà pourquoi il n'est pas vrai que le rapport entre votre niveau de vie et celui des ouvriers soit analogue au rapport entre le vôtre et celui d'un millionnaire. Dans un cas, il y a différence de degré, dans l'autre de nature. Et voilà pourquoi, quand vous avez l'occasion de faire un « gueuleton ». Il faut en jouir et vous taire.
Il est vrai que quand on est pauvre et dépendant, on a toujours comme ressource, si on a l'âme forte, le courage et l'indifférence aux souffrances, et aux privations. C'était la ressource des esclaves stoïciens. Mais cette ressource est interdite aux esclaves de l'industrie moderne. Car il vient d'un travail pour lequel, étant donné la succession machinale des mouvements et la rapidité de la cadence. Il ne peut y avoir d'autres stimulants que la peur et l’appât des sous. Supprimer en soit ces deux sentiments à force de stoïcisme, c'est se mettre hors d'état de travailler la cadence exigée. Le plus simple alors, pour souffrir le moins possible, est de rabaisser toutes son âme au niveau de ces deux sentiments. Mais c'est se dégrader. Si l'on veut conserver sa dignité à ses propres yeux, on doit se condamner à des luttes quotidiennes avec soi-même. Un déchirement perpétuel, un perpétuel sentiment d'humiliation à des souffrances morales épuisantes ; car sans cesse on doit s'abaisser pour satisfaire aux exigences de la production industrielle, se relever pour ne pas perdre sa propre estime et ainsi de suite. Voilà ce qu'il y a d'horrible dans la forme moderne de l'oppression sociale. Et la bonté ou la brutalité d'un chef ne peut pas y changer grand-chose. Vous apercevez clairement. Je pense que ce que je viens de dire est applicable à tout être humain, quel qu'il soit, placé dans cette situation.
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Quant à ceux qui demeurent à Rosière, ce sont presque tous des manœuvres à l'usine, ils n’ont donc pas à collaborer, mais seulement à obéir, obéir, encore et toujours depuis le moment où ils pointent pour entrer jusqu'au moment où ils pointent pour sortir. Hors de l'usine, ils se trouvent au milieu de choses qui toutes sont faites pour eux mais qui toutes sont faites par vous. Même leur propre coopérative. En fait, ils ne la contrôlent pas.
Loin de moi l'idée de vous reprocher cette puissance, elle a été mise entre vos mains. Vous l'exercez, j'en suis persuadé, avec la plus grande générosité possible, du moins, étant donné, d'une part l'obsession du rendement, d'autre part, le degré inévitable d'incompréhension. Il n'en reste pas moins vrai qu'il n'y a toujours et partout que subordination.
Tout ce que vous faites pour les autres, vous le faites gratuitement, généreusement, et ils sont perpétuellement vos obligés. Eux, ne font rien qui ne soit fait ou par contrainte ou par l'appât du gain. Tous leurs gestes sont dictés ; le seul domaine où il puisse mettre du leur, c'est la quantité et à leurs efforts en ce domaine correspond seulement une quantité supplémentaire de sous. Jamais, ils n’ont droit à une récompense morale de la part d'autrui ou de même, remerciements, éloges ou simplement satisfaction de soi. C'est là un des pires facteurs de dépression morale dans l'industrie moderne : Je l’éprouvais tous les jours, et beaucoup, j'en suis sûr, sont comme moi.
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Un un mot encore concernant l'approbation que vous accordez, la division du travail qui assigne à l'un le soin de pousser la varlope à l'autre, celui de penser l'assemblage. C'est là, je pense, la question fondamentale et le seul point qui nous sépare essentiellement. J'ai remarqué parmi les êtres frustres parmi lesquels j'ai vécu, que toujours (je n'ai trouvé aucune exception, je crois), l'élévation de la pensé (la faculté de comprendre, de former les idées générales) allait de pair avec la générosité du cœur. Autrement dit, ce qui abaisse l'intelligence dégrade tout l'homme.
Autre remarque, que je mets par écrit, pour que vous puissiez la méditer. En tant qu’ouvrière, j'étais dans une situation doublement inférieure, exposée à sentir ma dignité blessée non seulement par les chefs mais aussi par les ouvriers du fait que je suis une femme. (Notez bien que je n'avais aucune saute susceptibilité à l'écart du genre de plaisanterie traditionnelle à l'usine.) J'ai constaté non pas tant à l'usine qu'au cours de mes courses errantes de chômeuses pendant lesquelles je me faisais une loi de ne jamais repousser une occasion, de rentrer en conversation, qu’à peu près constamment les ouvriers capables de parler à une femme sans le blesser sont des professionnels, et ceux qui ont tendance à la traiter comme un jouet, des manœuvres spécialisées. A vous de tirer les conclusions.
À mon avis, le travail doit tendre, dans toute la mesure des possibilités matérielles, à constituer une éducation. Et que penser d'une classe où l'on établirait des exercices de nature radicalement différentes pour les mauvais élèves et pour les bons ?
Il y a des inégalités naturelles. À mon avis, l'organisation sociale, en se plaçant du point de vue moral, est bonne pour autant qu'elle tend à les atténuer (en élevant, non en abaissant bien entendu), mauvaise pour autant qu’elle tend à les aggraver, odieuse quand elle crée des cloisons étanches.
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Voyez-vous, ce n'est pas la subordination en elle-même qui me choque, mais certaines formes de subordination comportant des conséquences moralement intolérables. Par exemple, quand les circonstances sont telles que la subordination implique non seulement la nécessité d'obéir, mais aussi le souci constant de ne pas déplaire, cela me paraît dur à supporter. D'un autre côté, je ne puis accepter les formes de subordination où l'intelligence, l'ingéniosité, la volonté, la conscience professionnelle, n’ont à intervenir que dans les l'élaboration des ordres par le chef, et où l'exécution exige non seulement une soumission passive dans laquelle ni l'esprit ni le cœur n'ont part, de sorte que le subordonné joue presque le rôle d'une chose maniée par l'intelligence d'autrui. Telle était ma situation comme ouvrière.
Au contraire, quand les ordres confèrent une responsabilité à celui qui les exécute, exige de sa part les vertus de courage, de volonté, de conscience et d'intelligence qui définissent la valeur humaine, impliquent une certaine confiance mutuelle entre le chef, le subordonné et ne comportent que dans une faible mesure un pouvoir arbitraire entre les mains du chef, la subordination est une chose belle et honorable.
Soit dit en passant, j'aurais été reconnaissante à un chef qui aurait bien voulu m'assigner un jour quelques tâches, même pénibles, malpropres, dangereuses et mal rétribuées, mais qui aurait impliqué de sa part une certaine confiance en moi et j'aurais obéi, ce jour-là, de tout mon cœur et je suis sûre que beaucoup d'ouvriers sont comme moi. Il y a là une ressource morale qu'on n'utilise pas.
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Au lieu de poser stérilement le machinisme à l'artisanat, il faut chercher une forme supérieure de travail mécanique où le pouvoir créateur du travailleur ait un champ plus vaste que dans le travail artisanal. Il ne faut pas tendre à réduire indéfiniment la part du travail dans la vie humaine au profit d'un loisir qui ne satisferait aucune de ses hautes aspirations de l'homme (comme le pensent ceux qui ont pour idéal 2 heures de travail abrutissant et 22 heures vides d'obligations), mais faire du travail un moyen pour chaque homme de dominer la matière et de fraterniser avec ses semblables sur un pied d'égalité. L'organisation du travail doit réaliser la combinaison de l'ordre et de la liberté. Les machines doivent, au lieu de séparer l'homme de la nature, lui fournir un moyen d'entrer en contact avec elle et d'accéder quotidiennement au sentiment du beau dans toute sa plénitude.
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Un travail mécanique qui respecterait la dignité humaine, retournerait ce rapport. Les séries seraient confiées à la machine, les suites le monopole de l'homme.
Supposons par exemple un atelier de tours automatiques. Mettons-y quelques fraiseuses. Chargeons les règleurs, non seulement du réglage des tours, mais de la confection des cames. Le travail de ces régleurs réalise dans une large mesure la forme idéale du rapport entre l'homme et la machine telle que je la conçois. Encore faudrait-il pour qu'un tel atelier me satisfasse qu'il n'y ait pas de manœuvre : le travail de manœuvre serait assumé dans toutes les mesures du possible par les machines elles-mêmes, pour le reste, par les régleurs.
Le travail ne comporterait à peu près que des suites et pourtant, il y aurait production en série.
Le principal obstacle à la généralisation des dispositifs automatiques, dans le machinisme, c'est le manque de souplesse des machines automatiques qui aggravent considérablement les prix de revient et conduirait par ailleurs à un accroissement peu désirable de la centralisation économique, pour limiter cette, augmentation des prix.
Il faudrait donc des machines automatiques et souple. Espèce de machine que vous nommez « réflexes », nous permet d'entrevoir une telle possibilité il me semble.
J’imagine une économie centralisée ou nos bagnes industriels seraient remplacés par des ateliers disséminés un peu partout. Dans ces ateliers se trouverait des machines automatiques extrêmement souples qui permettraient de satisfaire dans une large mesure les besoins industriels de la région. Les ouvriers, tous très hautement qualifiés, passeraient le meilleur de leur temps au réglage. La distance entre ouvriers et ingénieurs tendrait à s'effacer de manière que les 2 fonctions puissent peut-être être assumées par un seul homme. Ce tableau, il est vrai, est encore bien vague.
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Un atelier, quelque part dans la banlieue, un jour de printemps, pendant ces premières chaleurs si accablantes pour ceux qui peinent. L'air est lourd d'odeurs de peinture et de vernis. C'est ma première journée dans cette usine. Elle m'avait parue accueillante, la veille : au bout de toute une journée passée à arpenter les rues, à présenter des certificats inutiles, enfin ce bureau d'embauche avait bien voulu de moi. Comment se défendre, au premier instant, d'un sentiment de reconnaissance ? Me voici sur une machine. Compter cinquante pièces... les placer une à une sur la machine, d'un côté, pas de l'autre... manier à chaque fois un levier... ôter la pièce... en mettre une autre…encore une autre… compter encore... je ne vais pas assez vite. La fatigue se fait déjà sentir. Il faut forcer, empêcher qu'un instant d'arrêt sépare un mouvement du mouvement suivant. Plus vite, encore plus vite ! Allons bon ! Voilà une pièce que j'ai mise du mauvais côté. Qui sait si c'est la première ? Il faut faire attention. Cette pièce est bien placée. Celle-là aussi, Combien est-ce que j'en ai fait les dernières dix minutes ? Je ne vais pas assez vite. Je force encore, peu à peu, la monotonie de la tâche m'entraîne à rêver. Pendant quelques instants, je pense à bien des choses. Réveil brusque : combien est-ce que j'en fais ? Ça ne doit pas être assez. Ne pas rêver. Forcer encore. Si seulement je savais combien il faut en faire ! Je regarde autour de moi ! Personne ne lève la tête, jamais. Personne ne sourit. Personne ne dit un mot. Comme on est seul ! je fais 400 pièces à l'heure. Savoir si c'est assez ? Pourvu que je tienne à cette cadence, au moins... La sonnerie de midi, enfin. Tout le monde se précipite à la pendule de pointage, au vestiaire, hors de l'usine. Il faut aller manger. J'ai encore un peu d'argent, heureusement. Mais il faut faire attention. Qui sait si on va me garder ici ? Si je ne chômerai pas encore des jours et des jours ? Il faut aller dans un de ces restaurants sordides qui entourent les usines. Ils sont chers, d'ailleurs. Certains plats semblent assez tentants, mais ce sont d'autres qu’il faut choisir, les meilleur marché. Manger coûte un effort encore. Ce repas n est pas une détente. Quelle heure est-il ? Il reste quelques moments pour flâner. Mais sans s'écarter trop : pointer une minute en retard, c'est travailler une heure sans salaire. L'heure avance. Il faut rentrer. Voici ma machine. Voici mes pièces. Il faut recommencer. Aller vite... Je me sens défaillir de fatigue et d'écœurement. Quelle heure est-il ? Encore deux heures avant la sortie. Comment est-ce que je vais pouvoir tenir ? Voilà que le contremaître s'approche. « Combien en faites-vous ? 400 à l'heure ? Il en faut 800. Sans quoi je ne vous garderai pas. Si à partir de maintenant vous en faites 800, je consentirai peut-être à vous garder. » Il parle sans élever la voix. Pourquoi élèverait-il la voix, quand d'un mot il peut provoquer tant d'angoisse ? Que répondre ? « Je tâcherai. » Forcer. Forcer encore. Vaincre à chaque seconde ce dégoût, cet écœurement qui paralysent. Plus vite. Il s'agit de doubler la cadence. Combien en ai-je fait, au bout d'une heure ? 600. Plus vite. Combien, au bout de cette dernière heure ? 650. La sonnerie. Pointer, s'habiller, sortir de l'usine, le corps vidé de toute énergie vitale, l'esprit vide de pensée, le cœur submergé de dégoût, de rage muette, et par-dessus tout cela d'un sentiment d'impuissance et de soumission. Car le seul espoir pour le lendemain, c'est qu'on veuille bien me laisser passer encore une pareille journée. Quant aux jours qui suivront, c'est trop loin. L'imagination se refuse à parcourir un si grand nombre de minutes mornes.
Goodreads m'empêche de citer davantage de passages, mais il y en a d'autres que j'aurais aimé indiquer ici. (pages 303, 313, 324-325, 336, 339-3340, 412-413, 415-424)