(4.5 ou 5)
Ce roman est une douceur qui fond dans la bouche du lecteur en 155 pages parfaitement tassées. L'écriture est ciselée, poétique, aussi somptueuse quand elle décrit le quotidien que lorsqu'elle sublime les sentiments. On y évoque la vivacité de la vie, la peinture, la Beauté, l'Amour enfin ! Comment parler de la magnificence de la vie sans parler de l'Amour, et de son corollaire le désir ?!
J'aime cette écriture contemporaine, si simple, et pourtant qui n'est pas exempt de lyrisme, qui ne se regarde pas écrire, mais qui coule inlassablement de la plume de l'auteur au cœur du lecteur.
Je me dis que je connais si peu la littérature française, parce que je me suis si profondément perdue dans la littérature étrangère avec un appétit certain, constant, insatiable, que j'en ai perdu de vue la beauté de ma propre langue, de ce qu'elle peut faire naître en moi de nostalgie et de douces sensations. Après Gadenne, Goffette vient de nouveau titiller en moi cette envie d'explorer la littérature française du XXe, de ces auteurs qui m'apparaissent aujourd'hui méconnus, afin de retrouver cette émotion brute, ce flot renversant qui m'a submergé lors de ces lectures.
Pierre sait déja et ne sait pas encore que cette jeune femme qui se réchauffe dans ses yeux va l'entraîner jusqu'au bout de lui-même. Il sait déjà et ne sait pas encore que l'eau, quand elle monte d'un regard de femme, peut tout renverser, et qu'il n'y a pas de mur qui tienne, surtout si le mur est un homme qui vit et vibre dans l'azur comme un violoncelle. Il sait déja et ne sait pas encore que l'eau est première et femme et nue, qu'en elle toutes les couleurs se lavent de la nuit et fleurissent dans la lumière. Pour l'heure, il regarde cette femme comme il n'a jamais regardé personne. Ou alors, il était quelqu'un d'autre et il ne s'en souvient plus. II lui semble qu'avec elle le monde recommence et qu'il vient de naître. Un arbre jeune dans le soleil, qui attend d'avoir toutes ses feuilles pour parler. Toutes.
N'empêche, avec un avenir de poche, dites, qu'est-ce qu'on peut faire si le seul homme qu'on a au travers du coeur, tous se le disputent, et ce qui reste, c'est de la poudre de perlimpinpin ? Qu'est-ce qu'on peut faire, si ce n'est l'arracher encore et encore avec les armes qu'il faut, et les baisers, les promesses et les sanglots? Qu'est-ce qu'on peut faire quand on n'est rien qu'une brûlure sous la peau qui crie, contre cette maîtresse plus forte que toutes : la peinture ? sinon devenir sa couche même, ses draps de lin, sa sueur, la beauté insoumise de son oeil et son désir dévorant.
Peuplé de voix et de couleurs, le jardin d'enfance persiste en nous, royal malgré la chute et l'exil du roi; il rafraîchit les déserts traversés de l'âge, rattrape l'aveugle dans la musique, le sourd dans la contemplation. Toujours ce qui manque à nos vies, cet innommable vide tout à coup derrière la nuque, qui nous remplit de regrets, de remords, de nostalgie, toujours a la forme d'un jardin. Il y a des arbres, de l'herbe, des parterres de fleurs et peut-être un coin d'ombre où nous ne sommes jamais allés, qui nous faisait peur parce qu'il nous attirait avec trop de violence. C'est là sans doute que le secret de notre destin fut scellé et nul ne peut le connaître sans mourir aussitôt.
Bref, Bonnard n'a eu qu'un tort, c'est de persister à devenir lui-même, à n'être que soi, mais totalement; de dire à voix haute ce que la plupart n'osent plus penser : que le bonheur existe, et l'amour et la beauté, que ce n'est ni d'avant ni d'arrière-garde, et qu'il est sacrément bon de ne chercher que cela. Au fond de soi. Tout au fond. On ne se fait pas d'ennemi à meilleur compte.
Car il est dans l'ordre des rêves que l'homme sauve la femme, on ne sait trop de quel danger. Peut-être de la bête qui dort en lui. Peut-être du vide qui la menace et du temps qui lui pèse comme les générations. Peut-être plus simplement, d'elle-même, du mensonge de la beauté, de son carcan. Afin que, disposant de son corps dans l'étreinte, elle puisse sauver l'homme de la mélancolie de la mort et lui rendre avec la mer le sel inépuisable de l'amour.