J’ai aimé ce livre grâce notamment aux discussions et réflexions qu’il peut amener. Ma review va donc se présenter sous la forme d’une sorte de dissertation ou d’explication de texte. Bien entendu celle-ci sera détaillée et donc pleine de « spoilers ».
La première nouvelle nous montre bien que la déshumanisation permet la diabolisation. Ludwig n’est pas marqué par les dizaines d’hommes qu’il a pu abattre mais par l’unique homme qui avait un visage, une identité et donc une humanité. Il y a aussi un passage ambigu ou il se demande si la guerre est imposée par les armes, je trouve cela quelque peu hypocrite de se dédouaner de toute responsabilité. Les armes sont contrôlées par l’homme et son idéologie, son désir d’assouvir son pouvoir. Il serait incorrect d’affirmer qu’elles auraient l’ascendant sur le contrôle et la volonté humaine. Et bien que les soldats n’en soient pas à l’origine (de la guerre), ils possèdent tout de même un libre arbitre. Ils font donc plus ou moins directement le choix de tuer (en acceptant de servir l’armée, d’aller sur les champs de batailles…).
La deuxième nouvelle, nous introduit la notion (sans la nommer) de syndrome du stress post-traumatique d’un soldat. Elle est étroitement liée à un syndrome de l’imposteur et d’une culpabilité d’avoir survécu.
On peut également l’observer dans la troisième nouvelle, qui explore les mêmes thèmes bien que les deux hommes vivent la chose bien différemment. Cette nouvelle prête aussi à se questionner sur le fait de capitaliser sur l’Histoire tout en répondant au devoir de mémoire (collective mise en perspective avec la mémoire individuelle de Karl). La mémoire matérielle n’est pas éternelle, elle s’efface au même titre que les tranchées. Et bien que la mémoire (au sens plus propre) peut s’effacer, la passation via la mémoire collective est essentielle et Karl lui-même le reconnaît en ajoutant le fait que l’on doive s’en servir pour avancer ; « plus jamais » dit-il. (C’est bien d’actualité que de DEVOIR se le remémorer). Enfin, cette nouvelle nous renvoie à la réflexion de la première sur le fait que la guerre efface l’identité des soldats (même si elle se concentre sur l’effacement de sa propre identité et non celle de l’autre), leur humanité afin qu’ils servent pleinement et machinalement sans nécessairement se questionner, questionner leurs actions ou même les ordres reçus. « Les enfants sont les mêmes partout » les enfants sont emprunts d’innocence, il ne sont pas (encore) concernés ni par les biais sociaux de jugement ni par la violence de l’Homme.
La quatrième nouvelle traite également de la mémoire et de l’identité. Bartok tout comme de nombreux soldats, a été déchu de son identité. Ils ne forment qu’une seule masse, l’individu n’existe plus, et sa mémoire s’en va avec. La déshumanisation liée à ses conditions de détention lui a arraché ses souvenirs, son futur et donc sa vie. On le voit avec son retour dans sa ville natale. Tout a évolué, tout a changé. La guerre met en pause l’évolution, c’est également le cas des condamnations. La vie a continué son cours mais la sienne est restée en suspens. Ses souvenirs ne demeureront que des souvenirs, jamais il ne pourra reprendre sa vie là où elle s’était arrêtée. C’est comme si au delà de son identité, on lui avait volé tout un pan de sa vie. C’est alors une double condamnation, il est obligé de tout reprendre du début.
La cinquième nouvelle fait encore écho à la mémoire. Elle approfondit l’importance de la mémoire pour les soldats et leur entourage. La mémoire est un ancrage ; elle est ce qu’on connaît, ce qu’on possède et ce qu’on peut difficilement nous arracher. Elle permet à la fois aux proches d’espérer et aux soldats d’avoir une raison de survivre. Elle soulève de nouveau le thème de la jeunesse et de l’innocence sous un autre point de vue. En effet, l’innocence synonyme d’ignorance ne protège plus l’enfant mais le confronte a de nouveaux dangers. Les jeunes soldats se sont engagés volontairement sans réellement comprendre. Et l’ignorance n’est pas réservée qu’aux plus jeunes. Tandis que la plupart se réjouissent et fêtent les victoires, aucun ne connaît la réalité des combats et le prix de ses réjouissances. Il y a alors un croisement de point de vue directement lié à l’expérience plus ou moins proche de la guerre.
La dernière nouvelle approfondit la discussion autour du temps mais contrairement à la quatrième, elle se concentre sur le paysage de la mort. La mort met en pause les morts, leurs vies mais surtout ce qu’ils faisaient et comment ils étaient quand elle est survenue. Les soldats sont morts au combat entourés de leurs camarades et de leurs armes. Cette guerre a aussi été la première (et autrefois la seule) à avoir été si destructrice. Au delà du nombre de morts, elle a également figée la nature qui ne s’est pas remise des dégâts que les hommes lui ont causé. Tout aspect a été figée par et dans cette guerre, rien n’y a échappé. La vie la plus résistante (celle de la nature qui renaît sans cesse) et la plus fragile (celle de l’Homme) se sont joint dans la mort. Ainsi le silence de l’endroit (en réalité des endroits) n’est pas organique mais chaotique. La nature n’est jamais réellement silencieuse (de par la faune et la flore), je trouve interessant de l’avoir qualifié de « cri pétrifié ». Ce silence exprime la fin, non pas paisible mais une fin douloureuse qui a eut un prix inestimable qu’est celui de la vie. Au delà de l’impact de la grande guerre sur et de l’Homme, cette nouvelle nous lance de nouveau sur un questionnement autour de la capitalisation d’un tel événement. Elle n’est pas que d’une volonté historique, mais elle est ici encore plus clairement économique. Le parallèle entre les champs lexicaux est frappant avec « exploitation commerciale » « rentable » « rapporte le plus » « get, acier, cuivre » et « souvenirs, silence, douleur » « larmes,sang, martyre ». Les « bonnes trouvailles » et l’enrichissement des uns se fait sur la vie des autres, les « chanceux » qui trouvent les objets de valeur les trouvent sur les restes des corps. « La mort, qui a d’abord pris les soldats, veille maintenant sur leurs tombes » cette phrase implique que la mort n’a pas de fin elle est l’unique ne ne peut réellement cesser d’exister, c’est finalement l’unique constante de la Vie.