Publié sur le webzine Les Méconnus
« Je veux créer autant ma vie que mon oeuvre, et de ma vie mon oeuvre. »
Publié de manière posthume pour la première fois en 2005, Boréal réédite cette année le journal de Marie Uguay, une oeuvre marquante pour les lecteurs de sa poésie, mais aussi pour quiconque aimerait connaître une jeune femme entière, passionnée et d’une sensibilité profonde. Marie Uguay est malheureusement décédée en 1981, emportée par un cancer à l’âge de 26 ans, laissant tout de même derrière elle trois recueils de poésie, dont un posthume.
Les cahiers rassemblés datent de 1977 jusqu’en septembre 1981, c’est donc une Marie Uguay d’environ 22 ans que nous rencontrons, et que nous devrons quitter à contrecoeur à la fin du Journal. Marie Uguay est une femme de coeur et de sensations, de sentiments et de passion. Ça se sent déjà dès les premières lignes : une prose où se mêlent poésie et récits quotidiens, appréhensions légères de la vie d’une jeune adulte qui se cherche, qui tente de s’accrocher à quelque chose après être passée tout près de la mort à cause d’un premier cancer. La force de Marie Uguay transparaît dans sa poésie, une force calme, régulière. Dans le journal, Uguay dévoile la partie fragile et angoissée d’elle-même, une partie qui se questionne abondamment sur toutes les facettes de la vie, mais l’écriture reste au centre de toutes ses interrogations : comment écrire mieux? Comment écrire plus? Comment transposer ses passions amoureuses, son désir furieux dans une poésie transcendante, dans une poésie grandiose? Surtout, comment écrire lorsqu’on est une femme? Uguay se positionne toujours dans un esprit de combat et d’opposition… Son combat contre le cancer. L’amour ou l’écriture. Le désir ou l’écriture. L’amour ou le désir. Écrire ou vivre. Vivre ou mourir. L’un toujours sans l’autre. Le fondement de ses écrits se trouve dans les tiraillements et les questionnements que tout ceci occasionne. Et dire que c’est beau n’est pas assez. La manière qu’a Uguay de traduire ses émotions en phrases imagées et douces n’a d’égale que son aisance et son assurance à livrer un discours poignant sur une émotion encore trop retenue chez les femmes : le désir amoureux et charnel.
Que vous connaissiez ou non la poésie de Marie Uguay (il y en a d’ailleurs des extraits éparpillés ici et là), vous ne pouvez passer à côté de son journal. Ne cherchez pas à le prendre comme un «tout», appréciez-le dans sa disparité, ses inégalités et ses non-sens. C’est un ouvrage de passion brute, d’émotion pure et d’une force fulgurante, qui explique tout et rien à la fois, tout comme l’amour. Tout comme la mort.
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Extrait:
« Des années-lumière nous séparent mon amour, je te contemple de l’autre côté de la planète. Ce qui n’est pas résolu demeure, revient cycliquement, ferme et dérisoire, avec dans ses mains les étoiles que l’on a éteintes. Il y a tant de soupirs qui se maintiennent dans un seul regard. Il y a tant d’infini dans la mort. La mort a de grandes ailes, je suis sûre que les morts n’oublient, je suis sûre que l’oubli n’existe pas, que la terre mange, mais n’oublie pas. Un jour, tout ce que nous avons tant aimé sera rendu (ce tant qui se déploie même un seul instant ne s’en va plus). »