"Je voudrais faire des portraits qui un siècle plus tard aux gens d'alors apparussent comme des apparitions" écrivait Van Gogh il y a justement un siècle. Ces portraits, on peut douter qu'ils apparaissent aujourd'hui: comble de la valeur marchande, ils sont aussi peu visibles que les effigies des billets de banque. C'est que Van Gogh, qui accessoirement était peintre aussi, est une affaire en or. Dans cette affaire, il est bien au-delà de son œuvre maintenant, nulle part. J'ai voulu le voir en deçà de l'œuvre; par les yeux de quelqu'un qui ignore ce qu'est une œuvre, si ce phénomène était encore possible à la fin du siècle dernier; quelqu'un qui vivait dans un temps et dans un milieu où la mode n'était pas encore que tout le monde comprît la bonne peinture: ce facteur Roulin qui fut l'ami d'un Hollandais pauvre, peintre accessoirement, en Arles en 1888. Et bien sûr je n'y suis pas parvenu. Le mythe est beaucoup plus fort, il absorbe toute tentative de s'en distraire, l'attire dans son orbite et s'en nourrit, ajoutant quelques sous au capital de cette affaire en or, sempiternellement. Cet échec est peut-être réconfortant: il me permet de penser que le facteur Roulin se tient nécessairement devant qui l'évoque à la façon d'une apparition, comme le voulait celui qui le fit exister. P. M.
Pierre Michon’s writing has received great acclaim in his native France; his work has been translated into a dozen languages. He was winner of the Prix France Culture in 1984 for his first book, Small Lives, the 1996 Prix de la Ville de Paris for his body of work, and the Grand Prix du Roman de l’Académie française. His works include Masters and Sons, The Origin of the World, and Rimbaud's Son.
Vie de Joseph Roulin de Pierre Michon, ce n’est pas un livre pour les fans d’intrigues à rebondissements ou de tensions dramatiques. Ici, le vrai spectacle, c’est l’écriture. Michon, c’est un virtuose des mots : chaque phrase est travaillée comme une œuvre d’art, pleine d’images poétiques et de musicalité. C’est un texte où la forme prend le dessus, où le langage devient un voyage en soi.
Le livre nous parle de Joseph Roulin, un facteur que Van Gogh a peint plusieurs fois, mais au-delà de cette relation, Michon nous plonge dans quelque chose de beaucoup plus universel : la condition humaine. Il ne te raconte pas une histoire avec des péripéties, il explore l'existence, la beauté, et comment l’art peut donner un sens presque sacré à la banalité de la vie ordinaire.
Si tu cherches une intrigue linéaire avec un début, un milieu, et une fin bien définis, ce n’est pas ici que tu la trouveras. Michon ne s’intéresse pas aux événements mais aux émotions, à la manière dont la vie, à travers le prisme de l’art et du souvenir, peut être magnifiée. Ce livre te demande de ralentir, de savourer chaque mot, parce que tout est pensé, tout est pesé. Il faut s’y plonger avec concentration, mais c’est un vrai plaisir pour les amoureux de la langue.
Petit bémol : il y a plusieurs personnages un peu flous qui peuvent créer de la confusion, j’aurais aimé qu’il s’en tienne à moins de monde. Mais malgré ça, ce texte court est une perle à lire pour la beauté de l'écriture et la richesse des réflexions qu’il inspire. Michon, c’est un maître pour transformer la vie ordinaire en quelque chose de sublime, comme son ami Guy Boley, ou Robert Walser.
Comme il me plaît à faire quand j'ai sous les yeux un livre aussi poétique, j'ai lu à haute voix la moitié. J'ai été emportée par la vague de mots de Pierre Roulin. Puissant. Magnifique. C'est de l'art.
Le problème de l'écriture métaphorique de Pierre Michon est qu'elle peut obscurcir le propos au point de le rendre invisible. C'est ce qui se passe dans cette Vie de Joseph Rolin. Pourtant, les images qui le voilent ont la splendeur, l'éclat et les couleurs des tableaux de Van Gogh. Ce petit ouvrage n'a rien besoin d'autre, et moi non plus.