Taxi-Girl 1978-1981est le livre définitif sur la genèse d'un groupe de musique. Le plus littéraire sans aucun doute.
Le destin de Mirwais, Daniel Darc, Laurent Sinclair et des deux autres membres se réalise le 27 novembre 1978, lorsqu'ils jouent pour la première fois au " Club ", dans les sous-sols de l'Olympia, endroit étrange qui ressemblait parfois à un mauvais rêve. Mirwais revient sur les quatre premières années d'existence de la mythique formation parisienne. " Nous étions le meilleur groupe du monde ", affirme-t-il. Et il est vrai que le rock français ne reverra jamais un tel alliage d'élégance et de rage, un mélange artistique aussi audacieux. Taxi-Girl revendiquait l'influence de Kraftwerk, des Stooges, du Velvet Underground ou des Doors. Le groupe officia en première partie de légendes comme les Talking Heads, Siouxsie and the Banshees, XTC, The Stranglers, Père Ubu... De nombreux artistes, qu'il s'agisse de Fred Chichin des Rita Mitsouko, d'Indochine, d'Étienne Daho ou de David Guetta, auront croisé la route de cet " objet artistique situationniste " que fut Taxi-Girl. Aucun ne sera resté indifférent à leur musique et à leur attitude. Mirwais relate ici, avec une écriture lucide, le chaos invraisemblable d'un groupe qui transcenda l'époque dans laquelle il s'inscrivait. Il suffit de regarder attentivement la photo de couverture de ce livre pour comprendre en quoi Taxi-Girl fut arrogant, fier et déterminant. Ils ne cherchaient pas à plaire. Et ils se foutaient de tout.
J’ai terminé ce récit avec le sentiment exactement inverse de celui que j’étais venu chercher. Enfant puis adolescent, Taxi-Girl a compté : le regard halluciné, le chant-parlé de Daniel Darc, une intensité rare dans le paysage français. J’espérais comprendre, relire cette période à hauteur d’homme et de musique. Le livre, hélas, confirme jusqu’à la dernière page les défauts qui sautent aux yeux dès l’ouverture.
Sur le fond, il faut pourtant rendre justice à Mirwais : il restitue avec honnêteté l’âme singulière d’un groupe concentrant un faisceau de talents peu commun. Taxi-Girl avait tout pour devenir l’un des plus grands groupes français — et l’a peut-être été, paradoxalement, dans sa capacité méthodique à s’auto-saborder. Refus de toute gestion du talent, posture rock érigée en dogme, vie menée de shoot en shoot : le récit montre bien comment cette logique de chaos a été à la fois moteur esthétique et force destructrice.
C’est précisément là que le livre échoue sur le plan littéraire. Le parti pris revendiqué de « faire du style » se traduit par un sabotage systématique de la phrase : syntaxe malmenée, ellipses permanentes, mots rares introduits au forceps avec un effet de ridicule tenace, anglicismes gratuits, et parfois de longues litanies de mots étalées sur une page entière — comme un pénible exercice d’écolier, autodidacte et revanchard. Cette écriture n’organise rien, n’éclaire rien, ne pense pas son matériau : elle le brouille.
Prétendre restituer un chaos vécu par un chaos littéraire relève d’une naïveté confondante. Ce n’est pas une nécessité organique, mais un renoncement. Renoncement de l’auteur à faire le travail de mise en forme, renoncement de l’éditeur à éditer. Le projet mémoriel s’en trouve profondément galvaudé.
Une fois la couverture refermée, il ne reste qu’un vivier d’anecdotes — souvent plus sincères et plus émouvantes lorsqu’on les entend raconter oralement par Mirwais en promotion : la bagarre entre Daniel et Pierre dont les traces marquent leurs visages sur la photo choisie en couverture, la mort précoce de Pierre, le jeu de scène de Daniel, certaines fulgurances humaines. Autant d’éléments qui laissent entrevoir ce qu’aurait pu être un grand récit.
Ce livre laisse finalement cette période extraordinaire presque intacte : toujours en attente d’un texte à sa mesure. Taxi-Girl méritait mieux qu’un chaos reconduit, confondu avec une esthétique.
Très belle biographie du groupe Taxi Girl. Mais en fait bien au-delà de l’histoire de ce groupe éphémère composé de musiciens surdoué et à forte personnalité, l’auteur évoque la complexité des relations au sein d’un groupe, les effets dramatique d’une surconsommation de drogues et également le rôle de l’entourage des artistes avec lequel il est extrêmement sévère. Il a pris le risque d’utiliser une langue pas toujours facilement compréhensible et qui peut surprendre au début de l’ouvrage. Mais finalement ce choix fonctionne assez bien et épouse la belle histoire d’un échec annoncé. Et pourtant, paradoxalement les gens de ma génération se souviennent de Taxi Girl, étonnant non ?