Le retour d'un grand romancier africain. Un roman magistral sur la quête de la vérité d'une femme fascinante
Au départ de ce roman, une catastrophe bien réelle : le naufrage dans la nuit du 25 septembre 2002 du bateauLe Joolaqui assurait la liaison entre Ziguinchor, au sud du Sénégal, et Dakar. Conçu pour environ 550 passagers, il en transportait quatre fois plus dans d'épouvantables conditions. Le lendemain matin, Njéeme Pay, célèbre journaliste politique d'une radio privée sénégalaise, reçoit la nouvelle qui va bouleverser sa vie, ainsi que celle de toute la nation. Si on s'en tient au seul bilan officiel de 1 884 victimes, ce naufrage, plus meurtrier que celui duTitanic, est la plus grande tragédie maritime de l'histoire humaine. À travers les yeux de Njéeme Pay, nous en découvrons presque minute par minute les péripéties en un récit sobre et réaliste, avant qu'elle apprenne queLe Joolaa emporté l'être qui lui était le plus cher au monde, son amie d'enfance Kinne Gaajo. Kinne, une écrivaine de génie et, autant pour fuir la misère que par goût du scandale, une prostituée professionnelle. Njéeme Pay s'improvise alors biographe pour suivre à la trace, avec émerveillement et une tendre ironie, sa " plus-que-sœur " : du taudis de Thiaroye où elle reçoit ses clients, aux routes du monde, entre Montréal, Mexico-City et Johannesburg où elle participe avec enthousiasme à de savants débats sur la création poétique. Kinne Gaajo est cependant si sauvagement libre que même morte elle refuse de se taire. C'est de l'" outre-monde " qu'elle raconte des pans entiers de sa vie sur terre, faisant ainsi émerger de puissantes figures littéraires ou historiques telles que Phillis Wheatley, Alin Sitóye Jaata, Siidiya-Lewoŋ Jóob et les poètes David Diop et Àllaaji Gay. Les autres personnages du livre, tout en étant bien moins illustres, sont d'une impressionnante vérité psychologique : de Dakar à Tilabéri – la ville natale de l'héroïne –, les nombreux visages qui traversent ce roman resteront gravés dans la mémoire du lecteur, aux côtés de la figure de Kinne Gaajo, aussi mystérieuse que fascinante.
Bon, je suis le premier à donner un avis sur ce très bon roman. Je ne pensais pas dire qu'il serait bon tant je l'ai trouvé parfois bavard mais tout compte fait la deuxième partie du roman me fait changer d'avis. Ce n'est pas le meilleur de Boubacar Boris Diop mais j'ai aimé sa critique de la société avec un ton sarcastique, le jeu littéraire (des mises en abîme dans la narration), ces personnages extraordinaires (j'aurais aimé que le personnage de Kinne Gaajo soit plus travaillé). À lire absolument pour nous faire voyager, témoigner, comprendre.
Kigali, 2024. Entre l’effervescence d’un déménagement et mes premiers jours dans ma nouvelle ville d’adoption, je suis tombé sur un nom dans un supermarché : Boubacar Boris Diop. Ce n’était pas un choix planifié, mais une collision géographique. Dans une ville qui tentait encore de panser les plaies du génocide de 1994, je découvrais, à travers les pages d’un magazine, le récit d’un autre naufrage : celui du Joola.
L’histoire de Diop s’articule autour de cette tragédie nationale de septembre 2002, où plus de 1 800 âmes ont péri dans l’Atlantique à bord d’un navire chargé quatre fois au-delà de sa capacité. Mais au-delà du fait divers, c’est le choix politique de l’auteur qui interpelle. Lire Diop en français est un paradoxe. Il écrit en wolof par défi, pour arracher la littérature africaine à l’hégémonie de la langue du colonisateur et prouver qu’une langue maternelle peut porter l’épopée du monde. En le lisant dans ma propre langue d’adoption, je mesure l’abîme : je saisis l’intrigue, mais peut-être m’échappe-t-il l’âme du texte, cette « écriture sérieuse » que son héroïne, Kinne Gaajo, s’obstine à revendiquer dans sa langue natale malgré les ricanements.
Kinne Gaajo n’est pas un personnage « difficile », elle est insaisissable. Elle est le miroir d’un Sénégal qui tangue. Entre sa liberté farouche, sa précarité et son refus des structures sociales, elle incarne cette part de la nation que les autorités ignorent jusqu’au drame. Sa disparition dans les eaux noires n’est pas une simple fatalité ; c’est une condamnation de la négligence et de la corruption. À travers elle, Diop ne se contente pas de raconter une histoire, il offre une sépulture à ceux que l’État a abandonnés.
Ce travail de mémoire fait écho à son autre œuvre majeure, Murambi, le livre des ossements. Invité par le gouvernement rwandais à examiner les stigmates du génocide, Diop y dissèque la mécanique de l’horreur. Dans les deux cas, qu’il s’agisse des collines de Murambi ou des côtes sénégalaises, sa plume refuse la légèreté. Plus on avance dans le récit, plus la lecture devient exigeante, peuplée de voix et de lieux qui réclament justice.
Peu importe la place que la critique occidentale réserve à Boubacar Boris Diop. Sa force réside ailleurs : dans ce message destiné à ceux qui connaissent le prix du silence. En refermant le livre à Kigali – une ville qui sait, elle aussi, ce que coûte l’oubli – je comprends que Kinne Gaajo n’avait pas besoin d’être comprise par un lecteur étranger. Elle avait besoin d’être honorée par les siens. Pour l’apprenti francophone que je suis, c’est peut-être la leçon la plus honnête : certaines vérités ne cherchent pas à être traduites. Elles attendent simplement d’être reconnues par ceux à qui elles appartiennent.
très bon roman, j’ai particulièrement aimé la première partie mais la deuxième je l’ai trouvé moins intéressante. la manière dont c’est écrit c’est incroyable