« La France nouvelle reconnait l'utilité d'un juste profit. Mais elle ne tiendra plus pour licite aucune concentration d'entreprises susceptible de diriger la politique économique et sociale de l'Etat et de régenter la condition des hommes [...], la démocratie française devra être une démocratie sociale, c'est-à-dire assurant organiquement à chacun le droit et la liberté de son travail, garantissant la dignité et la sécurité de tous, dans un système économique tracé en vue de la mise en valeur des ressources nationales et non point au profit d'intérêts particuliers, où les grandes sources de la richesse commune appartiendront à la nation, où la direction et le contrôle de l'État s'exerceront avec le concours régulier de ceux qui travaillent et de ceux qui entreprennent »
Déjà auteur de « De Gaulle : l’angoisse et la grandeur », Arnaud Teyssier, normalien et énarque, se lance dans l’analyse d’une des relations la plus étrange, intéressante, et controversée quant à sa fin pour le moins énigmatique : celle qui unit le premier Président de la Ve Republique et son second : l’énigme Pompidou-De Gaulle.
Pour résoudre celle-ci l’auteur retrace la genèse des deux protagonistes. 20 ans les sépare, alors que De Gaulle est enfermé dans les geôles du Reich Allemand, le jeune George Pompidou apprend à lire. L’un est issu d’une famille lilloise, catholique, traditionnelle, et au relent royaliste. L’autre est fils d’instituteur, dont l’éducation est sinon socialiste, fortement socialisante.
De la même manière la rencontre entre les deux hommes n’a rien d’évident. Si De Gaulle enfante la France libre à l’issue de son fameux appel du 18 juin, le normalien et instituteur Georges Pompidou ne prend pas part à la résistance, bien qu’il ne montre aucune sympathie pour le régime de Vichy ni pour l’occupant. Ce qui les a réunit semble être leur désir de servir et de relever la France.
En effet, si la légende veut que De Gaulle cherchait un « normalien sachant écrire » et qu’il serait tombé sur Pompidou par hasard qui deviendra l’un de ses plus proches conseillers, la réalité est moins romancée. C’est par ses amis de normale sup, notamment Rene Brouillet que Pompidou demande a participer à la remise sur pied du pays. Il est propulsé au cabinet du Général, celui-ci cherchant effectivement des gens intelligents, qu’ils soient issus du sérail de la résistance, ou non, en vue de participer au redressement de la France.
C’est alors le début d’une véritable histoire d’amour entre deux hommes qu’une génération sépare et qui ont pourtant beaucoup en commun. Si le Général démissionne le 20 janvier 1946, Pompidou part en direction de la banque rotschild après un passage par la section du contentieux au Conseil d’Etat.
Si le contact est entretenu pendant la IVe, c’est véritablement à partir de 1958 que les deux hommes ne se quittent plus. En témoigne la passation entre Rene Coty et De Gaulle, qui laisse ce dernier sur le bord du trottoir pour rejoindre sa voiture avec Pompidou à ses côtés. Une fois l’affaire Algérienne liquidée et les institutions installées, il nomme Pompidou Premier Ministre, lui qui n’a jamais été élu de sa vie à aucune fonction et rompt ainsi avec la tradition parlementaire. Ça ne sera pas son dernier coup de force puisque en voulant consolider les institutions par la révision du mode de scrutin du Président de la Republique, De Gaulle deporte la colère du parlement sur le chef de l’exécutif qui est contraint à la démission en raison d’une Motion de censure. C’est sans compter sur la dissolution de l’assemblée qui confirme le chef de l’Etat et de l’exécutif dans leurs prérogatives.
L’idylle se poursuit jusqu’aux événements de mai 1968 qui entérinent définitivement une rupture entre les deux hommes. D’une part un De Gaulle à bout de nerfs et au bord de la démission, d’autre part un Pompidou ayant pris certaines libertés avec les syndicats, populaire, et qui ne comprends plus le Général que son camp accuse de « gouverner seul » depuis 1967 et ses nombreuses frasques à l’international portant notamment sur le Québec et la guerre de six jours.
Pompidou est alors remercié au profit de Couve de Murville à l’issue d’un quiproquo quant à son maintien au poste de Premier Ministre. Seulement, l’affaire Markovic a l’issue de laquelle la femme de George Pompidou, Claude Cahour est accusée de parties fines, salit la réputation du couple mais brouille De Gaulle et Pompidou. En effet, celui-ci aurait souhaité une intervention du Président pour dissiper tout doute autour de cette histoire fausse. Il n’en sera rien.
Les deux événements qui finissent de sceller l’inimitié naissante entre les deux hommes sont d’une part la célèbre dépêche de Rome dont les propos ont été détournés laissant penser que Pompidou est un ambitieux et opportuniste guettant ardemment la place du Président de la République. D’autre part le résultat du référendum de 1969, auquel Pompidou n’aurait pas apporté un soutien suffisant.
Alors que le Général démissionne, que Pompidou est élu, celui-ci lui adresse un mot amical bien que teinté de ressentiment. Finalement à la mort de De Gaulle le 9 novembre 1970, Pompidou n’aura pas le privilège de voir une dernière fois le corps du défunt, le cercueil ayant déjà été refermé par la famille ; ce qui ne lui empêchera pas de rendre un vibrant hommage au chef de la France libre.
En outre, l’auteur donne des clés de lecture intéressantes pour comprendre cette relation qui sont, historiques, culturelles, politiques mais aussi profondément humaine en exploitant les écrits et en recoupant les indices laissés par les témoins ou les acteurs eux mêmes. L’ouvrage est d’une concision et d’une précision rare et d’une grande qualité, même si il faut tout de même connaître le contexte.
« À l'issue de la guerre, il faut donc reprendre l'ouvrage, reconstruire l'État dans sa plénitude, première condition du relèvement de la France. C'est le grand projet gaullien.
L'État, c'est un ensemble, une harmonie retrouvée entre son cœur vivant, des institutions politiques fortes - les «pouvoirs » - et des institutions administratives restaurées qui lui sont étroitement liées : le politique et l'administratif marchant d'un seul pas. Et si le second doit être clairement subordonné au premier, il doit aussi en être respecté dans sa dignité et dans sa fonction démocratique. »