L'impression que m'a laissée la lecture du livre de Manon Garcia est teintée d'ambivalence.
D'un côté, le renversement du regard théorique, son ancrage dans l'expérience de la soumission plutôt que dans l'exercice de la domination, est particulièrement percutant. C'est une perspective qui est souvent délaissée/écartée, excepté peut-être dans des recueils de récits à la première personne (groupes de parole de femmes, BD qui retracent la vie de femmes "ordinaires"...). Le fait qu'une philosophe s'en saisisse m'a paru stimulant, et m'a fait prendre conscience de l'approche "domination-centrée" de la plupart des écrits féministes que j'avais pu lire jusqu'alors.
Manon Garcia soulève à cet égard nombre d'enjeux intéressants et pertinents pour comprendre ce fait, paradoxal de prime abord, du consentement des femmes à leur propre soumission. Son travail de re-contextualisation de la question de la soumission au sein de la tradition philosophique -tradition éminemment masculine- m'a par exemple beaucoup intéressée.
D'un autre côté, j'ai été un peu déçue de découvrir, au fil des pages, que le propos prenait les contours d'un commentaire de texte du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir. Non pas que je n'apprécie pas Simone de Beauvoir -bien au contraire-, mais je m'attendais à ce que l'ouvrage de Manon Garcia s'imprègne de ce que l'on appelle parfois la "philosophie de terrain", pour proposer une grille de lecture arrimée à une approche expérientielle de la soumission ; c'est-à-dire, aborder des situations ordinaires et quotidiennes de soumission féminine (la prise en charge des tâches ménagères, l'assentiment à certains sacrifices personnels, l'appropriation de certains fantasmes sexuels autour du fait d'être dominée, etc.) à partir de ce que la philosophie, notamment beauvoirienne, peut nous enseigner.
Or, ce n'est pas du tout le propos du livre, qui s'attache à restituer le propos de Simone de Beauvoir tout en restant à un niveau purement "macro" (théorique) d'analyse. Choix qui, selon moi, est chargé d'ambivalence, puisque Manon Garcia s'attache à montrer, tout au long de sa démonstration, que Simone de Beauvoir était une des seules philosophes à s'intéresser aux situations ordinaires (l'ordinaire, le quotidien, sont en effet souvent méprisés par les philosophes classiques, au profit de thématiques plus "nobles" telles que la métaphysique, la liberté, Dieu, la nature...) - or, dans cet ouvrage, de situations ordinaires de soumission, il n'en est quasiment rien.
Enfin, le croisement de certains courants philosophiques effectué par Beauvoir et repris par Garcia m'a un peu interpellée. Par ex : mettre dans le même creuset théorique Heidegger, la phénoménologie et l'existentialisme me paraît être un exercice d'équilibriste ; mais bon, après tout, je ne suis pas philosophe "professionnelle", une réserve est donc de mise :-)
Ce livre me laisse donc sur ma faim, bien qu'il ait été source de nombreux enseignements. Les premières pages/premiers chapitres m'ont beaucoup emballée ; le reste du livre et son format "commentaire de texte", un peu moins.