Terre nourricière, « Dors ton sommeil de brute », raconte-nous à travers nos rêves ta chair qui gronde, toi qui as été si souvent battue par les hommes en ton sein. Comment renouer des liens avec ceux qui te profanent, usent et abusent de tes bienfaits sans vergogne et à loisir ? Sur quelles ficelles tirer pour transmettre ta souffrance et susciter l’écoute nécessaire à ta renaissance ?
Nous sommes dans un futur proche, Eva, neurologue spécialiste du sommeil et sa fille Lucie ont fui. Elles vivent désormais dans une cabane au cœur des marais de Camargue. Eva ne souhaitait pas devenir mère. « L’intruse » qui a pris possession de son corps était le désir de Pierre, son mari, dont les volontés doivent toujours être satisfaites. Mais, lors de la naissance, une connexion inattendue relie à vie la mère et l’enfant. Dès le plus jeune âge, Eva a appris à Lucie à vivre pleinement ses rêves, à les décrypter, à les orienter. « Lucie avait sûrement été l’une des plus jeunes rêveuses lucides du monde. Grâce à son talent onirique, elle avait rapidement maîtrisé ses rêves (….). Elle était devenue mon maître à rêver. » C’est par ce biais que la terre, Mère nourricière, vient délivrer ses messages. Tous les enfants du monde font le même rêve qu’ils ne peuvent raconter. Tous créent un pont entre le songe et la réalité, si bien que leurs rêves ont des conséquences dans le monde réel.
« (…) la terre nous demande quelque chose à travers les rêves de nos enfants, nous devrions l’écouter et restaurer l’équilibre. »
Tout commence par un cri dans la nuit du 1er au 2 février, à 1 h 48 du matin qui « (…) se propage d’est en ouest à la vitesse de la rotation terrestre et touche la planète entière. ». Tous les enfants du monde crient durant cent douze secondes, comme si tous avaient fait le même cauchemar en même temps. Le cri s’est propagé sur toute la planète, puis s’est arrêté net. D’autres phénomènes suivront à mesure que les rêves ont lieu. « Un long hurlement, celui d’une foule d’enfants, secoue la planète. Dans les villes, le cri passe à travers les murs, se faufile dans les canalisations, jaillit sous les planchers, court dans les couloirs des tours où les familles dorment les unes au-dessus des autres, le cri se répand dans les rues. »
La petite Lucie est l’une des premières touchées. Sa position GPS marque le commencement des différentes vagues qui touchent « tous les enfants le temps d’une rotation terrestre ». Alors que sa mère et elle sont là pour fuir le monde, coupées de tout, leur voisin le plus proche, Serge, écoute les fracas qui agitent la planète à la radio. Il sait ce qui secoue la société, il absorbe les analyses de tous les spécialistes mondiaux. Mais comment répéter l’information à quelqu’un qui souhaite vivre retranchée ? Au cœur du récit de « Dors ton sommeil de brute », d’autres enfants du monde entier prennent parfois la parole : João, 12 ans au Brésil, Pierre, 11 ans à Haïti, Mia 11 ans à Lunel, Peter 10 ans à Londres, Kevin 8 ans à Houston, etc…
« Dors ton sommeil de brute » est un roman empreint d’imaginaire et de poésie qui aborde des thématiques universelles à travers une trame fantastique et onirique. En s’attardant sur les rêves des enfants, il révèle un message puissant que la Terre leur envoie, inscrivant le récit dans une dimension de conte écologique. De belles thématiques y sont développées par Carole Martinez, dont le lien profond qui existe entre la planète et les enfants. Dans leur sommeil, des millions d’enfants sont connectés à une conscience universelle qui leur transmet des rêves porteurs de sens : ils sont la voix de la Terre, une entité vivante et consciente qui cherche à communiquer avec ses habitants les plus innocents et les plus réceptifs. À travers ces rêves, la Terre envoie des avertissements et des messages, semblables à des prophéties sur les jours à venir. Cette idée de départ confère au texte une dimension quasi mystique : le sommeil n’est plus simplement une nécessité biologique, mais un moment sacré où le lien entre l’homme et la nature est rétabli, où la voix silencieuse de la Terre trouve un écho dans les subconscients juvéniles. Renforcée par l’idée que la nature souvent ignorée ou maltraitée, « Dors ton sommeil de brute » cherche désespérément à entrer en communication avec l’humanité, pour l’avertir ou l’éveiller.
L’écriture de Carole Martinez dans « Dors ton sommeil de brute » est intensément poétique, et c’est à travers ce prisme que les rêves des enfants prennent toute leur dimension. Les descriptions sont alors éthérées, comme si les contours du réel se dissolvaient dans le tissu du rêve, et contrastent avec le « nature writing » du présent. Cette écriture enveloppe le lecteur dans la beauté d’une atmosphère onirique qui vient balayer les affres du quotidien et les blessures difficiles à cicatriser…Les rêves deviennent ainsi des poèmes, des fragments de conscience collective que l’auteur nous invite à déchiffrer. La langue de Carole Martinez, riche en métaphores et en symboles, fertile en références touchant à tous les arts, transcende le roman pour toucher à l’universel. Les enfants, en rêvant, deviennent des poètes inconscients, traduisant les souffrances et les espoirs de la planète en images saisissantes, qui résonnent profondément avec le lecteur.
Le caractère fantastique du roman se manifeste pleinement dans la manière dont les rêves des enfants sont décrits. Ces rêves ne sont pas simplement des reflets de leurs expériences, mais des visions prophétiques, des messages cryptiques venus d’un autre monde. La nature y est personnifiée, dotée d’une conscience propre, capable d’influencer les rêves des enfants pour leur communiquer son désarroi ou ses espoirs. Cette intrusion du surnaturel dans le quotidien donne au récit un aspect chimérique, où les frontières entre la réalité et l’imaginaire sont constamment floutées. Le lecteur est transporté dans un monde où les rêves ont une existence tangible, où ils sont autant de ponts tendus entre l’enfance et la nature, entre l’homme et le monde qui l’entoure. « Dors ton sommeil de brute » devient alors une fable écologique puissante aux messages fondamentaux.
Le roman explore également le thème de la maternité, ses évidences et ses ambiguïtés, une dualité entre désir et répulsion, entre identité propre et unité imposée par la grossesse. Carole Martinez y dissèque aussi les relations humaines, et notamment les rapports vénéneux entre père et fille, à la fois sous le prisme de Lucie avec son père, mais aussi de Eva avec le sien, ce « Général au bataillon de mes terreurs ». La violence familiale, l’emprise, la peur, le passé et ses douleurs apportent le réalisme nécessaire pour ancrer le récit dans la réalité, loin des passages oniriques du rêve. Ainsi, les trois personnages principaux, Eva, Lucie et Serge sont trois âmes en peine, chacune cherchant à combler un vide laissé par des blessures passées. Leur rencontre est une convergence de destinées. Chacun d’eux apporte à l’autre quelque chose de nécessaire pour sa propre guérison. Leur interconnexion rend « Dors ton sommeil de brute » encore plus émouvant et pousse le lecteur à s’investir émotionnellement dans leurs différents parcours.
« Dors ton sommeil de brute » est un roman audacieux, ambitieux et sensoriel qui a suscité une vive émotion dans mon cœur de lectrice, emportée par cet univers à la fois onirique et réel qui en dit énormément sur notre époque. Le mélange des genres, le refus des carcans, la liberté totale que s’est offerte Carole Martinez dans la construction de son récit, dans la façon dont elle le raconte, a toute mon admiration. Elle n’hésite pas à utiliser du fantastique, du surnaturel et une pointe de mysticisme pour faire la part belle à l’imaginaire. Conte dystopique, fable écologique, parabole prophétique, poème onirique, réalité crue, « Dors ton sommeil de brute » est une réussite totale et le reflet de ce que j’attends désormais en littérature : une échappée hors des carcans, et une marge de manœuvre inconditionnelle. On ne m’empêchera pas de rêver…« L’écriture, cette caresse appuyée qui laisse sa trace, cette caresse qui inscrit des mots. »