Je lis Alain de Benoist avec profit depuis les années '90. "Vu de droite", paru en 1977, a anticipé sur toute une série d'évolutions idéologiques qui se sont marquées surtout à gauche : écologie, mysticisme vaguement paganisant, localisme, identité et bien entendu anti-libéralisme. C'est d'autant plus remarquable que son point de départ idéologique est franchement à l'extrême-droite. Il est aujourd'hui compliqué de lui coller une étiquette idéologique, d'autant qu'il a maintes fois exprimé sa sympathie pour l'extrême-gauche. Après tout, peu importe. Disons qu'il est un antilibéral "grand angle"!
Je suis sans doute un lecteur fidèle un peu atypique parce que, précisément, je suis libéral et que je m'oppose à peu près à tout ce que de Benoist préconise. J'apprécie néanmoins sa culture encyclopédique, une honnêteté intellectuelle peu commune et la possibilité de confronter mes idées à celles de quelqu'un qui les rejette en argumentant de façon souvent intéressante. Alain de Benoist a cependant le défaut d'écrire énormément, et sans doute trop. Parfois aussi il se laisse emporter dans un maelström de citations qui donne l'impression de lire une anthologie (un genre qu'il affectionne) plutôt qu'un essai.
Ce livre, au titre prometteur, n'est certainement pas un de ses meilleurs. Il s'agit d'un recueil de treize essais, dont une introduction. Ils sont de niveau inégal et comportent nécessairement un certain nombre de redites. Je ne vais pas tous les commenter, mais plutôt essayer d'exprimer ce qui est à mon sens le point faible majeur de l'antilibéralisme d'Alain de Benoist.
Selon de Benoist, qui note la diversité de la pensée libérale, celle-ci se caractérise cependant par deux éléments : d'une part, une doctrine économique "qui tend à faire du marché autorégulateur le paradigme de tous les faits sociaux: ce qu'on appelle le libéralisme politique n'est qu'une manière d'appliquer à la vie politique des principes déduits de cette doctrine économique, laquelle tend précisément à limiter le plus possible la part du politique." (p. 53) et de l'autre "une doctrine qui se fonde sur une anthropologie de type individualiste, c'est-à-dire qu'elle repose sur une conception de l'homme comme être non fondamentalement social". (p 53) Le trait est un peu gros, mais soyons de bon compte, les auteurs libéraux qui ont absolutisé l'une ou l'autre de ces idées, voire les deux, ne manquent pas. De Benoist exclut d'ailleurs arbitrairement de la famille libérale des penseurs qu'il ne peut forcer dans ce moule, par exemple Raymond Aron. A partir de ce point de départ pourtant contestable, de Benoist égrène tous les poncifs connus de la pensée anti-libérale, en puisant chez des auteurs comme Gauchet, Michéa et Sandel, voire Marx.
Le cœur de son anti-libéralisme s'articule cependant autour de l'idée que le libéralisme rejette le primat du politique. Il ne craint d'ailleurs pas l'ambiguïté lorsqu'il moque le côté négociateur et anti-conflictuel du libéralisme (en bon disciple de Carl Schmitt, il voit au contraire le conflit comme l'élément caractérisant du rapport politique) tout en regrettant par ailleurs la "guerre de tous contre tous" qu'induirait la concurrence économique dont il juge le libéralisme coupable d'avoir favorisé l'intrusion dans tous les coins et recoins de la vie sociale. Comme le relève de Benoist, pour le regretter, l'état libéral a remplacé le bien par le juste. L'état libéral n'a pas de modèle de la "vie bonne" à proposer. Les citoyens ne sont soumis qu'à des règles abstraites qui n'impliquent ou n'induisent aucune conception commune de ce qu'est la "vie bonne". La grande faiblesse de l'ouvrage et, par extension, de la pensée antilibérale de l'auteur, est cependant qu'il fait l'économie d'une analyse fouillée des aspects proprement politiques du libéralisme et plus précisément des conditions politiques de sa naissance. Comme de Benoist le relève incidemment, le libéralisme est contemporain des guerres de religion. Comme il ne le relève pas, les idées libérales ont pacifié des cités gangrénées par les conflits meurtriers que provoquait la prétention à imposer une vision commune de la "vie bonne". Dans une société un tant soit peu hétérogène, un état qui prétend imposer sa conception du bien est nécessairement oppresseur si la minorité est trop faible pour lui résister ou instable si elle est au contraire capable de lutter pour affirmer et imposer sa vision de la "vie bonne". C'est en fait l'idée libérale que tous les citoyens sont égaux en droits et libres de définir la "vie bonne" dans la sphère privée, sans être limités par autre chose que les règles de justice qui s'imposent à tous, qui a mis fin à une ère de guerre civiles. Or, on ne peut pas dire que depuis nos sociétés se sont homogénéisées et qu'il soit devenu plus facile de proposer un modèle du bien que tous partagent. Alain de Benoist préconise de fermer hermétiquement les frontières à l'immigration, mais en admettant même que ce soit possible on n'éliminerait qu'un facteur de diversité parmi d'autres. Je ne crois pas enfin qu'une critique pour être pertinente doive nécessairement être "constructive", c'est-à-dire proposer une alternative viable. Ceci étant, de Benoist s'y essaie en érigeant en exemple les "démocraties illibérales" à la Orbán, dont les faiblesses sont particulièrement claires : antagonismes identitaires exacerbés, mobilisation du corps politique par la désignation de boucs émissaires, oppression, corruption et élections truquées. Bref, un contre-modèle dont le moins qu'on puisse dire est qu'il n'a rien de bien alléchant.
Alain de Benoist peut à bon droit relever les imperfections de la modernité et les faiblesses du libéralisme. Mais ce qu'il propose à la place est au mieux une chimère et au pire un modèle répressif et donc à terme instable, comme tout projet de société qui refuse de reconnaître l'hétérogénéité des sociétés modernes. Ce qu'il reproche au libéralisme est en dernière analyse d'avoir une vision plus réaliste et donc moins exaltante de la condition humaine que celle qu'il aimerait voir émerger, et spécifiquement de ne pas partager ses illusions unanimistes. Alain de Benoist insiste à raison sur l'impossibilité de se détacher totalement des déterminismes de la condition humaine et sur l'importance des facteurs qui distinguent les individus. C'est précisément parce que ces distinctions sont incompressibles qu'une société qui détermine ce qu'est la "vie bonne" est une utopie, ou plutôt une dystopie. On s'étonne de devoir le signaler à un auteur qui semble se réclamer dorénavant du conservatisme.