« … je n’ai pas de talents particuliers, ce que je sais faire, les autres le peuvent aussi, et je n’éprouve pas le besoin d’être différent. Je n’ai jamais eu d’ambition. Mais il fut un été où tout me fut donné. »
Il y a de ces lectures dont l’approche de la conclusion rend triste; de ces rares livres dont on sait à l’avance que le suivant devra être exceptionnel pour ne pas décevoir; de ces livres dont l’expérience de lecture des dernières pages est pratiquement scénarisée, tant le lecteur sait qu’il doit les savourer, les déguster, tel un moment de privilège, de grâce.
Livre dégoté en scannant l’inventaire des livres lus par un nouvel « ami » Goodreads, SUR L’EAU, du Néerlandais H.M. Van den Brink, m’a absolument jeté sur le cul. Quel beau livre. Quelle fabuleuse plume (traduction de Anita Contas).
Vers (ou à) la fin du Second conflit mondial, un jeune homme revisite son patelin et se remémore le plus bel été de sa vie, celui de 1939.
Anton n’est pas né du bon côté de la rivière. Ses parents sont de simples gens, aux aspirations modestes, contents de la petitesse de leur quotidien. Lui, l’adolescent, n’a jamais rêvé à davantage que cette simple vie, tout en jugeant sévèrement ceux qui l’y contraint.
« Si mes parents m’avaient transmis quelque chose, c’était la conscience que nous n’avions rien de particulier et que nous ne devions donc pas nous distinguer de nos voisins. »
En fait, un seul désir l’habite depuis sa jeune enfance : ramer. Flotter. Glisser sur les eaux de la rivière qui le sépare de l’autre monde, celui des bourgeois. L’aviron l’appelle.
SUR L’EAU est une livre d’aviron. Je n’aurais imaginé être si happé par un ouvrage portant sur ce sujet et accordant tant de mots, tant lignes et tant de passages aux entrainements, puis aux compétitions. L’écriture est si franche, si fluide, que le vocabulaire niché devient rapidement familier.
« Sans nous, le bateau n’était peut-être pas un être vivant, mais dès que nous en prenions possession, l’engin manifestait bel et bien une volonté propre. Le caractère rétif de l’embarcation qui nous faisait tant souffrir était la conséquence de notre impuissance. »
SUR L’EAU est également (davantage?) un livre sur l’émancipation, sur la découverte de soi ainsi que sur la projection de l’autre pour mener à l’éveil de la confiance en soi. Un coming of age book.
Cet été de 1939, tout comme les deux été que le précèdent, Anton les passera avec son entraineur et, surtout, avec David, un garçon issu du bon côté de la rivière.
« Il a le visage et le corp de qui, à sa naissance, a reçu en don, non seulement la vie, mais aussi le monde entier. »
« Je me disais que David était exactement comme David devait l’être. Je ne saurais l’exprimer autrement. Tout ce qu’il avait, j’aurais voulu l’avoir, moi aussi. »
C’est en côtoyant David, toujours avec cette omniprésente distance dictée par le complexe d’infériorité dans lequel marine Anton, que ce dernier chemine et réalise la possibilité d’un demain moins pitoyable que celui auquel ses parents le vouent. Sa fascination pour David apparait par moment charnelle, mais le lecteur comprend vite que le narrateur n’est pas là. Ce qu’il voit en David, c’est une possibilité de.
« Une fleur s’épanouit-elle parce qu’il lui manque quelque chose? Non, elle montre ses couleurs et l’intérieur de son âme parce qu’elle est si remplie d’elle-même, qu’elle risque d’éclater si elle ne s’ouvre pas. »
À propos du quartier qu’habite David (et ceci est un de mes passages préférés):
« Souvent, deux ou trois maisons étaient construites de la même manière, mais sûrement pas pour obéir au plan de la rue. On avait plutôt l’impression que, dans leur uniformité, elles se saluaient poliment, se faisaient une petite révérence. Ceux qui vivaient ici le faisaient parce que cet aspect majestueux leur allait comme une veste sur mesure. Et comme les beaux habits, la majesté de l’architecture se répercutait ensuite sur ses habitants. »
À propos de l’hiver qui s’installe :
« … la rivière est mon associée plutôt que mon ennemie car ce visage froid et farouche est aussi le mien et comme le mien il bouge encore, bien que l’instant s’approche où ce mouvement devra se figer, où les molécules deviendront des cristaux et ne pourront se rejoindre, où l’eau deviendra glace et ne coulera plus. Une rivière glacée n’est plus une rivière. »
Je recommande à tous cette belle lecture.