Ce titre a quelque chose d’obscur et même de rebutant. Il faut pourtant ouvrir ce livre, car l’âpreté s’y transforme presque instantanément en caresse. On plonge avec Audrée Wilhelmy dans un monde de sensations. Elle nous invite auprès de son héroïne plumeuse et prostituée, dont l’antre bizarre est l’épicentre du village de Kangoq. Au milieu des carcasses d’oie, des plumes, du sang, des os, et des fluides corporels, Peau-de-sang vit, comme les autres villageois, une vie de « petites peines » et « petites douceurs ». Une vie de labeur, que la langue restitue somptueusement.
Le texte se lit comme un long poème sinueux, toujours palpitant, pulsant, épidermique. On embrasse les trajectoires des habitants aux noms imagés, femmes et hommes tendres ou cruels, pris dans la rudesse d’un hiver québécois, dans une époque qui évoque la chasse aux sorcières.
Ce que cette langue arrive à faire jaillir m’a éblouie. Elle se tient à la croisée des mondes sensible et invisible, dans un territoire de pensée qui s’extrait de la rationalité patriarcale. Peau-de-sang a l’intelligence du corps, la connaissance des usages qui se transmettent entre femmes et des mesquineries masculines. Ce livre, comme son héroïne, nous exhorte à « habiter notre pensée », à nous absorber dans le langage du corps, des mains, de la peau. Il m’a semblé être une célébration envoûtante de toute la joie et la sensualité féminine que les chasses aux sorcières ont cherché à anéantir.