Après ma découverte il y a quelques jours, dans la même collection, du titre La chair est triste hélas d'Ovidie, j'enchaîne directement sur ce titre de la sulfureuse Emma Becker. L'autrice avait en effet fait parler d'elle il y a quelques années (deux ou trois ?) pour son roman autofictionnel La maison, où elle narrait son expérience en tant que prostituée dans une maison de passes (légale) en Allemagne, durant deux ans.
Une personnalité singulière donc, dont les positionnements féministes sont peut-être moins tranchés que ceux d'Ovidie, mais que j'avais tout de même envie de découvrir. Odile l'été brouille à nouveau les frontières entre la réalité et la fiction, si bien qu'on ne sait pas réellement sur quel pied danser quant à l'identité de la narratrice. Cette dernière raconte ici la façon dont Odile, une camarade d'enfance puis d'adolescence qu'elle a ensuite perdue de vue de manière plus ou moins volontaire, a été le moteur de son éveil au fantasme et à la sexualité. Poursuivant ensuite des relations plutôt hétérosexuelles, elle s'interroge sur ce qui forge nos rêveries et nos désirs, en tant que femme, envers les hommes. Qu'est-ce qui exactement, dans l'enfance puis dans l'adolescence, nous fait nous diriger vers cette norme hétérosexuelle d'instinct alors que le plaisir n'est pas restreint à cette seule catégorie ?
J'ai été d'office surprise par le langage foncièrement cru de l'autrice et par la multiplicité des scènes de sexe. Il n'y a à mon sens ici rien d'excitant ou de plaisant, bien au contraire. Emma Becker livre une analyse très froide d'un personnage — la narratrice — en quête de la jouissance et du plaisir à tout prix, qui va finalement comprendre que ce n'est pas tant l'acte en lui-même qui fait le plaisir que le fantasme et l'idée de soi-même. Ainsi, certaines observations sont particulièrement fines, par exemple le sentiment trouble qui entoure la pénétration masculine, à la fois Graal dans l'idée et pratique souvent insatisfaisante dans les faits. Ces 224 pages sont extrêmement ambivalentes, elles sentent à la fois le sexe triste en surconsommation et en même temps la joie du pouvoir des souvenirs et des fantasmes pour se réapproprier son plaisir pleinement. J'ai eu la sensation que l'autrice elle-même ne savait pas réellement que penser en définitive de ce parcours d'enfant puis d'adolescente, avec son regard d'adulte a posteriori, lui aussi empli de nouvelles normes sur ce qu'il convient de faire ou non à tel ou tel âge. Je ne connais pas le reste de son œuvre, mais je parierais que cela est du même acabit et qu'écrire, finalement, lui permet de réfléchir à son propre parcours et ce qu'il dit d'elle.
Somme toute, ce fût une lecture particulièrement étrange, un peu inachevée aussi (les deux derniers chapitres ne m'ont pas convaincu alors qu'ils auraient pu être une sorte d'apothéose), mais qui m'a beaucoup questionnée sur nos constructions et nos déconstructions quand il s'agit de nos corps et de notre plaisir, ainsi que notre recul sur nos propres envies au fil des années. Encore une fois, la collection Fauteuse de trouble, qui cherche à nous faire cogiter via le regard d'autrices, remplit son objectif haut-la-main.
Attention, qu'on ne se méprenne pas - le regard des hommes sur moi, c'est le chef-d'œuvre de ma vie. Je n'ai jamais rien voulu d'autre, et maintenant que je m'en fous, forcément, l'existence me paraît bien vide. Mon indifférence ne durera pas, je connais mes cycles, disons que je les connais mieux qu'à l'époque ; quand j'écris, les hommes me perturbent. C'est loin d'eux que je les aime le mieux.
En bref… Un roman autofictionnel vénéneux.