Critique en Français
Fatale — Ed Brubaker & Sean Phillips
Je ressors de la lecture de Fatale partagé entre admiration et frustration.
Après une première impression désastreuse (tome 1 confus, personnages sans épaisseur, graphisme terne), j’ai persisté… et la seconde moitié m’a donné raison. Le récit se déploie enfin, libéré de la contrainte du format épisodique, et Brubaker y atteint des sommets d’émotion retenue. L’arc grunge de Seattle est particulièrement réussi : on y sent le vécu de l’auteur, la justesse dans la fragilité des personnages masculins, loin de tout cliché viriliste. La conclusion, avec cet étrange climax cosmique entre Jo et Nic, a même un souffle mythologique inattendu, jusque dans son ultime twist.
Pourtant, malgré cette réussite narrative, Fatale reste un projet esthétiquement bancal.
Sean Phillips, dont certains cadrages sont admirables, échoue à donner à Jo une identité graphique forte. C’est une « femme fatale » sans visage, sans chair, sans magnétisme visuel. La postface s’en félicite naïvement (chacun peut y projeter l’actrice de son choix) : c’est surtout le symptôme d’un vide de caractérisation. De même, les couvertures somptueuses, véritables hommages au pulp lovecraftien, n’ont qu’un lointain rapport avec l’intérieur du comics, beaucoup plus fade et fonctionnel.
Autre écueil : le traitement graphique de la sensualité. Le gore y est omniprésent, complaisant, parfois spectaculaire (têtes éclatées, corps lacérés…), tandis que les scènes lascives sont d’une pauvreté visuelle confondante. Phillips sait rendre l’ambiance poisseuse des bas-fonds, pas le glamour. C’est comme confier à un réal de séries policières le soin de filmer Ava Gardner au bain : ça ne marche pas.
Quant à l’intrigue, elle se perd dans ses propres volutes. L’absence de caractérisation des personnages, combinée à un surnaturel qui désamorce la tension dramatique, rend toute tentative de suivi hasardeuse. À la fin, je n’avais toujours pas compris le rôle de la maternité dans le destin de Jo.
Enfin, vouloir à tout prix dédouaner la figure de la femme fatale (comme si son magnétisme était une tare dont il fallait l’innocenter) relève d’un moralisme déplacé, qui affadit un récit qui n’avait nul besoin de ce vernis bien-pensant.
Fatale est un tour de force, mais un tour de force paradoxalement frustrant, où l’ambition narrative l’emporte sur la réussite esthétique. Admirable, mais inabouti.
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Review in English
Fatale — Ed Brubaker & Sean Phillips
I just finished Fatale, and I’m left with a curious mix of admiration and frustration.
After a thoroughly disappointing first volume — confusing, flat characters, dull visuals — I was tempted to give up. But persisting through the latter half proved rewarding. Freed from the constraints of episodic format, Brubaker’s writing gains depth and emotional resonance. The grunge arc in Seattle stands out as the emotional heart of the series, breathing authenticity into the male characters’ fragility. The final sequences, with Jo and Nic sharing a cosmic climax, even achieve a kind of mythic grandeur, capped by a striking twist.
And yet, Fatale remains, to me, an aesthetically flawed work.
Sean Phillips, for all his praised layouts, never manages to give Jo a strong visual identity. She is a “femme fatale” without a face, without presence, without visual magnetism. The postface proudly claims that readers see in her whatever actress they prefer — which to me is simply proof of weak character design. Similarly, the beautiful pulp-inspired covers, dripping with lascivious tentacles, are totally misleading: the interior artwork is far more basic and lacking the promised lushness.
There’s also a fundamental imbalance in how the book handles sensuality. Gore is omnipresent and gratuitous (exploding heads, mutilated bodies), while sensual scenes are visually flat and, frankly, unappealing. Phillips can render gritty noir atmosphere, but not glamour. It’s like asking a procedural TV director to film Ava Gardner in a bathtub — it doesn’t work.
As for the plot, it meanders into its own fog. With poorly defined characters and a supernatural layer that kills any narrative tension, keeping track of the storyline becomes impossible. By the end, I still had no idea how Jo’s lost child mattered to her arc.
Finally, the attempt to “absolve” the femme fatale of her destructive allure feels misguided and moralistic. The story didn’t need that layer of politically correct varnish — it weakens its core themes rather than enriches them.
Fatale is a tour de force, but a frustrating one: a narrative ambition weighed down by aesthetic shortcomings. Admirable, but ultimately unfulfilled.