Cela faisait bien longtemps que je n'avais pas dévoré si goulûment un roman... Il appartient à cette catégorie d'ouvrages sans intrigue, sans d'autre chose que les pensées d'un homme vulgairement extraordinaire comme fil conducteur. J'ai laissé de côté depuis plus d'un an toute cette frange d'ouvrages issus du dirty realism les voyant comme attachés à un état d'esprit particulier - sombre, mélancolique - et nécessitant une certaine indifférence de vue pour ne pas fléchir sous les assauts des choix inconsistants et du pathétique sublime des alter ego dépeints. Peut-être avais-je tort...
(A déguster à grands traits, avec la Messe en si mineur de Bach en fond, à mon humble avis)
"En lisant, je m'enfouissais sous le texte, comme une taupe. J'ai aimé les écrivains. Tous les écrivains. D'un amour de béatitude. Respect. Admiration. Envie. Imagination. Et superstition aussi. Tout cela composait cette espèce de tendresse bizarre que je leur accordais spontanément. [...] Je passais le plus clair de mon temps dans l'intimité des écrivains sans en connaître un seul. Fanatique et amoureux. Idolâtre. Subissant comme les autres toute la journée les engueulades des chefs d'ateliers ou du chef du personnel, supportant l'atmosphère du travail en usine auquel je n'ai jamais pu m'acclimater, meurtri dans mon amour-propre, ne pouvant répliquer sous peine d'être mal noté, tenu à l'œil et chargé des boulots les plus emmerdants de la boîte, il me suffisait pourtant de me souvenir tout à coup d'une description d'un bureau d'écrivain que j'avais lue quelque part, et instantanément la colère fondait. [...] Par je ne sais quel processus de projection, je me sentais métamorphosé, n'ayant rien de commun avec toute cette misère, toute cette veulerie entretenue, morbide. Que j'y fusse provisoirement mêlé n'était plus alors selon moi qu'un accident fortuit. Je me coulais dans la peau de mon second personnage que je ne perdais jamais de vue : l'écrivain que j'aurais voulu être. (A noter que je ne me suis jamais autant pris pour un écrivain qu'à l'époque bienheureuse où je n'avais rien écrit). Pas de la même trempe que ce tas de larbins foireux ! Telle était ma conclusion au sortir d'un accrochage sérieux avec l'un de mes chefs. Et surenchérissant dans mon langage, j'ajoutais mentalement : "Bande de sales pouilleux que vous êtes tous, vous ne vous doutez pas de quoi je suis capable. Attendez seulement que l'occasion me soit donnée de prouver ce que je vaux en réalité, et ce jour-là, chef ou pas, je vous ferai avaler mon foutre si ça me chante ! Il y a belle lurette que j'ai bifurqué sur la voie de garage presque sans m'en apercevoir moi-même. Mais je ne l'ai encore dit à personne. C'est pourquoi j'ai l'air de vous ressembler. Sur ce, bon voyage, et ne m'en veuillez pas de vous quitter si tôt, mais j'ai un rendez-vous de la plus haute importance à la septième borne astrale avec un nommé Schopenhauer le Misogyne, un nouveau pote à moi qui aurait tendance à se payer la gueule du monde avec ce grain d'humour impénétrable que j'apprécie tant. Bonsoir.""
"J'ai pleuré par les yeux des autres tout le mal que j'ai fait et tout se retrouve pour m'accabler dans cette rue déserte de mes morts innombrables. Voyez le travail de sape que la putréfaction a déjà accompli sur moi. Si je ne ferme jamais les paupières, c'est qu'elles sont trouées de coups d'épingles. Mes yeux peuvent rouler sur la table d'un instant à l'autre. Voulez-vous voir l'intérieur de ma boîte crânienne ? La dernière fois que je l'ai ouverte devant témoins, c'était pour dénicher un couple de chauves-souris qui y forniquaient jour et nuit depuis des années. Raffut abominable que la morphine elle-même était impuissante à calmer. [...] La peste est en moi. Et comme Dieu y est aussi, cela provoque un ravage continuel. Mais peut-être est-Il Lui-même contaminé ? Je ne sais. Je suis plein de villes démolies, éventrées, plein de bouches tordues par l'anxiété et la peur de l'homme, plein de visages et de corps abîmés par le travail et la famine. La seule musique que je puisse produire a le son des prières et des suppliques d'angoisse. Je ne me sers que du tocsin des morts, mon instrument préféré. Tout être qui m'approche repart en me laissant la meilleure moitié de lui-même. C'est une bien grande épreuve que de vouloir écrire, chère madame. Croyez-moi : ne vous en mêlez jamais, par pitié."
"Vingt dieux ! Quel cirque ! Là, à portée de la main ! Pavane des femmes sculpturales qui marchent, splendides et inaccessibles, vont et viennent, impériales, comme sur des avenues aériennes pavées de cristal limpide et de scories en feu. Directement surgies du monde inexploré des méduses. Nymphes stellaires descendues par erreur sur notre terre aride et se déplaçant depuis à des hauteurs insoupçonnées, déjà statufiées vivantes sur les colonnades impeccables de leurs cuisses d'opaline au grain poudreux. Ne laissant derrière elles que la lueur du fluide corrosif de leurs ovaires en effervescence. Triomphales, fruitales, évoluant dans l'aura bleutée de la convoitise sans avoir l'air de remarquer l'orage sexuel qu'elles déchaînent, qu'elles allument par un seul balancement de toute l'opulente, de toute l'admirable masse de leurs hanches chevalines. Insouciantes, elles traversent des haies compactes de fous furieux, maniaques aux regards avides, tenus en laisse d'extrême justesse au bout de leurs instincts domestiqués. Impossible qu'elles ne sentent pas cela ! Cette foudre blanche qui les entoure, l'encens brûlé à chacun de leurs pas. Enchevêtrement fou des désirs à peine dissimulés, obscurs, forcenés, qui zèbrent l'air en tous sens sur leur passage, partent, fusent, les précèdent dans leur marche hiératique comme les signes précurseurs d'une catastrophe latente, sillonnent, grésillent, crépitent, pèlent les nerfs, aiguilles rougies qui viennent se piquer d'elles-mêmes dans chaque millimètre de peau aimantée. Impossible qu'elles ne devinent pas cela ! Ou est-ce cela précisément qu'elles souhaitent, qu'elles recherchent, qu'elles viennent renifler en public, dans la rue, avec leurs beaux visages impassibles sous le fard ?"
"Pourquoi m'obstiner à attendre je ne sais quoi d'un coup du sort au lieu de baisser pavillon et d'accepter n'importe quel travail de jour ou de nuit dans une usine, puisque l'usine est le dernier refuge ? Pourquoi ? Parce que je ne suis pas un manœuvre, mais un écrivain. Et retenez bien ceci : que je n'écrive que par à-coups et que je ne sois pas encore montré à la hauteur de la tâche n'enlève pas une once de foi à ce que je viens d'émettre. Car ce que personne ne peut faire à ma place, c'est vivre ma vie avec l'intensité du dégoût, de l'amertume, de la rage et de l'ineffable joie qui m'inonde par tous les pores quand je me dis à moi-même, quand je sens, que je suis réellement un écrivain. A partir de là, la question n'est pas de savoir si je crèverai de faim un an ou ma vie entière, il est question de la minute unique où se produira en moi la déflagration souveraine qui fera que d'un coup un livre, vingt livres, cent livres seront effectivement écrits et jetés en pleine figure de tout homme qui tombera, même par hasard, sur une de ces pages. A présent, laissez-moi ausculter ce qui vit et meurt, en moi et autour de moi."
"C'est ainsi, nus et sages, que nous devrions glisser en terre, enveloppés de ce drap, te tenant dans mon bras. Accouplés. Il est si tard et nous sommes si las qu'il ferait bon mourir. Il n'y a rien à attendre de demain que le sempiternel recommencement de soi. Pourquoi faire ? Tu es belle. Ils sauraient si bien se passer de nous."
"Pourquoi à cette époque ne parvenais-je pas à me tirer de cette torpeur intérieure qui agit sur l'esprit à la façon d'un anesthésiant ? Des années durant que je menais la lutte, frôlant le fond de quelque chose qui devait ressembler aux dernières secondes de résistance avant l'agonie. Entre la volonté de vivre et l'obligation de mourir. Chute pleine d'abandon. Un trait sur l'ambition de s'exprimer. Renoncer. Se reconnaître pour nul et tâcher ainsi de vivre en paix si on le peut. Ce que vous désireriez se situe tellement au-delà de ce que peuvent imaginer même ceux qui seraient tout disposés à vous encourager. Personne ne vous accompagnera jusqu'à ces hauteurs déroutantes où ne règne qu'une solitude transie. Qu'étais-je de plus que les autres ? La somme inexprimable de ténacité cruelle, impitoyable envers soi, qu'implique ce tour de force de devenir créateur. Après tout, écrire n'est rien d'autre que s'avouer malheureux. Il serait si commode de ne jamais ruer dans les brancards."