Une lettre enfouie dans un paquet de pain..et un déluge d’événements.
Une lettre écrite à la hâte, enfouie dans un paquet de pain, enveloppé dans un foulard. Un fait qui aurait pu passer inaperçu, si cette lettre écrite par Taher Haded et adressée à Lella Zbaida, l’épouse gâtée de Si Mohssen Naifer, n’était pas découverte par Si Mohamed, son beau frère suite à une maladresse de sa servante Louisa. Ainsi, Lella Zbaida se trouve injustement (ou est-elle vraiment coupable?) accusée après la découverte de cette maudite lettre, d’adultère, d’infidélité, de trahison! Un pêché intolérable, inadmissible aux yeux de sa belle famille et d’une société patriarcale, conservatrice et sexiste..
Taher Hadded et Lella Zbaida: une histoire d’amour avortée racontée par autrui..
Une lettre manuscrite, quelques lignes dont la teneur demeure inconnue jusqu’à la fin du roman, une lettre qui va foutre en l’air la tranquillité d’un doux cocon conjugal, et de la vie d’un grand nombre de personnes qui se trouvent impliquées malgré eux, dans une chaîne infernale d’événements. Des éventements parfois manquants, parfois imaginés, manipulés, à suivre dans les bribes des récits de chacun des personnages de ce roman polyphonique. Neuf personnages vont prendre à tour de rôle la parole, pour nous raconter cette histoire d’amour enterrée vivante liant clandestinement, Taher Hadded, cette figure emblématique de la libération de la femme tunisienne, et Lella Zbeida, cette épouse attristée et accusée à tort d’adultère!
Un roman polyphonique..et une protagoniste énigmatique sans voix!
Un groupe hétéroclite de narrateurs, des voix changeantes, des personnes tantôt réelles, tantôt imaginées afin de meubler cette fiction. L’auteure leur a permis de donner libre cours à leurs pensées pour déplorer, se lamenter, regretter, ridiculiser, dénigrer, accuser et innocenter...à l’exception de Lella Zbaida, la protagoniste de cette romance soupçonnée, de cette fiction historique inquiétante, pour nous rapporter ce qui c’est passé à partir d’un nouvel angle de vue, en se basant sur leurs ressentis, leurs préjugés, leurs liens amicaux ou hostiles avec Lella Zbaida, son entourage et sa famille...
Lella Zbeida, une femme qui réclame sa liberté et qui tombe éventuellement amoureuse de la figure de proue de l’émancipation de la femme Taher Hadded, son parrain et son amant, demeure muette, sans voix. On feuilletait ce roman dans l’espoir de décrypter son silence..vainement. On reste sur notre faim! Bien joué! Évidemment, le choix de l’écrivaine est délibéré. Lella Zbaida, n’est enfin qu’une femme tunisienne cultivée et pourtant impuissante, audacieuse quoi qu’elle soit soumise, victime ( peut être ? ) mais surtout imperturbable jusqu’à sa mort..
Un drame familial.. une matrice pour faire remonter le temps..
S’il est vrai que toute l’histoire avait pour événement déclencheur ce jour marquant, qui correspond au jour du décès de Taher Hadded ( le 7 décembre 1935), cet événement tourbillonnaire qui s’est abbatu sur la demeure de Dar Al Naifer n’est qu’un incident, une matrice qui a permis à l’auteure de mettre sous projecteurs la vie des familles citadines tunisoises durant la première moitié du siècle dernier, leurs modes de vie, leurs rituels de fêtes, de funérailles,leurs cérémonies de mariage, de circoncision. Bref, le quotidien d’une époque encore vivace dans les esprits des tunisiens.
Taher Hadded..le réformiste sacrifié sur l’autel du dogmatisme religieux.
L’auteure s’est servie aussi de cet événement pour évoquer plusieurs causes, encore brûlantes et polémiques de nos jours à l’instar du régionalisme, de la polygamie, de l’homosexualité, l’adultère, la liberté de la femme, le port du voile, l’égalité entre l’homme et la femme etc.. Des questions, qu’on retrouve déjà dans le livre de Taher Hadded, “Notre femme dans la législation et dans la société”. Un livre dont les coulisses de sa publication ont été fidèlement rapportés par Amira Ghnim. Un livre injustement dénigré par le milieu zitounien, ses idées ont été détournées et ardemment critiquées par les journalistes avant même qu’ils lisent le livre..‘’Ainsi faisons Nous alterner les jours” ( Al Imran, verset n°104). Ce qu’avait vécu Taher Hadded pendant la première moitié du siècle précédent, est malheureusement le vécu de toutes les voix de la sagesse, de la modernisation, et la contextualisation du Coran, A chaque fois qu’un libre penseur propose une lecture pragmatique téléologique du texte coranique, il sera violemment accusé d’apostasie, de calomnie, de mécréance et d’hérésie et autant d’autres propos diffamatoires..
Dans ce contexte, rappelons que la Bibliothèque Nationale de Tunisie s’est enrichie récemment par des documents manuscrits authentiques et inédits de Taher Hadded et du réformiste Ahmed Doriî.
Le passé-présent..d’une Tunisie tourmentée
La lecture de ce roman ne peut pas vous laisser indifférents. C’est un voyage dans le temps, dans l’espace, où la machine du temps nous jouera des tours amusants. Avec l’alternance des narrateurs, leurs idéologies diamétralement opposées, leurs masques sociaux défigurés, leurs amours et leurs maux, leurs gloires et leurs déboires, leurs blessures et leurs joies, on aura l’impression de vivre intensément une réalité assez authentique pour être une simple fiction littéraire. L’auteure a pu ainsi défier l’intelligence du lecteur, qui ne peut que dévorer les pages et déguster la subtilité, l’élégance des témoignages des personnages. Une auteure qui change de cap, de plume, d’encre, de ton, de tonalité, de tempo narratif, de “backgrounds”, pour vivre et écrire dans la peau de chacun de ses personnages. Une pluralité de voix, des scènes éparses, qui se rassemblent au fil de l’histoire pour créer une agréable mosaïque romanesque,miroitant une Tunisie soumise à des courants d’opinions différents, une Tunisie “martyre” comme l’avait écrit autrefois AbdelAziz Thaâlbi.. Une Tunisie qui ne cesse de payer trop cher, le prix des doutes, des injustices, de l’arrivisme, de la corruption,et des nouveaux obscurantistes intoxiquant la quiétude sociale et pulvérisant les esprits par la vulgarité de leurs discours..et de leur pseudo-patriotisme...
A lire A lire! ♥