Cette lecture me laisse mitigé, car autant je l'ai apprécié, autant je me dis qu'elle a raté son public cible qui est les jeunes.
Le livre prend la forme d'un dialogue, démarche fortement encouragée par Léa Clermont-Dion afin de s'adresser aux hommes et plus précisément les jeunes hommes, voire les adolescents. Au début, cette approche en douceur qui interpelle le lecteur m'a semblé être la bonne solution. C'est ainsi qu'on approche les gens quand on veut les convaincre de quelque chose. Leur rentrer dedans n'est pas la solution et ils risquent davantage de se braquer. Je pense que c'est encore plus vrai chez les jeunes qui ont encore tout à construire de leur identité.
Sauf que dès la fin du premier dialogue, vient un bombardement de mythes. Il doit y en avoir au moins une dizaine, voire une quinzaine en à peine 4 ou 5 lignes... c'est beaucoup à encaisser pour un adolescent et si l'objectif est de créer le choc, je ne suis pas certain que cela ouvre l'esprit ou ne sensibilise. Le livre part donc avec une prise et on en est qu'au début, même l'autrice revient un peu plus loin avec une approche en douceur.
Viennent ensuite les témoignages qui servent à démontrer quels sont les impacts des agressions sexuelles sur les victimes. Léa Clermont-Dion raconte d'abord son histoire puis celles de plusieurs autres victimes où l'agression s'est déroulée dans des contextes qui font partie de la réalité des jeunes (initiations au cégep et à l'université, au travail, entre amis, dans un party, etc.). Ils font appel aux émotions et je pense que c'est sincèrement la meilleure partie du livre.
On y aborde aussi les univers qui touchent les jeunes comme le sport et les jeux vidéo. On y parle même de GTA V, un des jeux les plus vendus au monde, mais qui ne m'a jamais intéressé. En tant que gameur cependant, je comprends très bien pourquoi beaucoup y jouent et l'autrice n'a pas démontré qu'elle avait compris. En somme : GTA est une caricature volontaire de la société américaine et tout le monde y passe. Ça a toujours été l'objectif de Rockstar (les développeurs) et on voit qu'ils prennent en compte l'évolution du monde quand on voit qu'ils prévoient une protagoniste féminin pour GTA VI. Mais oui... dans l'absolu il y a des gens qui jouent à ces jeux sans le voir et je pense qu'il faut plutôt encourager nos jeunes à voir le sous-texte plutôt que la surface qui elle, est effectivement scandaleuse.
Mais la démarche de l'autrice est aussi de présenter des beaux modèles masculins qui ne sont pas toxiques. Surtout pour les athlètes qui semblent être la clientèle cible. Après tout, elle mentionne à plusieurs reprises ses conférences, les questions des jeunes (qui sont très réalistes et que je reconnais parfois à travers mes propres élèves) ainsi que les ateliers qu'elle a donné suite aux scandales avec les équipes de Hockey... ateliers qui n'ont pas été renouvelés.
Maintenant le problème est le suivant : les modèles masculins sont inconnus. Rymz? Laurent Duvernay-Tardif? Jay du Temple? Oui on les connaît, mais ils sont très peu actuels, même si leurs entrevues/mentions sont extrêmement pertinentes. Je crois que le cas de modèle masculin qui frappe le plus est celui de Kyle Beach, le joueur de hockey des Blackhawks ayant été agressé par son entraîneur quand il avait 18 ans.
Aussi idiot que cela puisse paraître, parler de Squeezie ou de Mr Beast aurait eu plus d'impacts sur un jeune lecteur (ils n'ont pas d'histoires à raconter sur ce sujet à ma connaissance, mais c'est pour illustrer davantage ce qu'est un modèle actuel pour les jeunes). À la limite, Inoxtag aurait servi de superbe contre-exemple tout comme Sardoche.
C'est un peu pour cette raison que je pense que si le livre peut sensibiliser, il ne fera peut-être pas changer, parce que le changement passe par les modèles et le mimétisme en priorité. Les parents, mais surtout les coachs dans le cas des jeunes athlètes (c'est d'ailleurs démontré que les élèves-athlètes prétendent que le modèle qu'ils respectent le plus est leur coach de sport).
Bref, ce livre touche parfois la cible, mais n'arrive jamais à la faire tomber entièrement, car il tire un peu trop souvent à côté pour interpeller parfaitement les jeunes qui ont réellement besoin de se sortir de la masculinité toxique et ce, même s'il se veut une approche en douceur. Le biais d'ancrage qui nous fait focus sur nos premières impressions et dont les jeunes ont parfois beaucoup de mal à se sortir est très fort aux premières pages.
Étant enseignant en sport-étude depuis plusieurs années, je visualise mes jeunes avec ce livre dans les mains et je les vois contester beaucoup de choses... alors que c'est eux qui en ont le plus de besoin.