J'ai l'impression qu'on ne lit plus guère les romans d'Aragon et c'est dommage. L'histoire commence, au début des années 1910, à Sérianne, une bourgade de province un peu étouffante où les bourgeois ne se mélangent pas avec les ouvriers ou pire encore, les immigrés italiens. les premiers combinent leurs intérêts familiaux tandis que les seconds meurent dans l'indifférence générale, si ce n'est pas l'opprobre pour la bonne qui trompait son patron qui la lutinait... puis l'intrigue se transporte à Paris où l'on retrouve les deux frères Barbentane, issus du premier tableau. L'un fait tout pour entrer dans la haute bourgeoisie, notamment par amour pour la belle Carlotta, et sera prêt pour cela à toutes les compromissions, tandis que l'autre, en rupture avec la famille, va trouver son salut par le travail et le syndicalisme. Les ouvriers sont moins présents dans ce second tableau, sinon dans la liesse du Pré Saint-Gervais où l'on vient écouter Jaurès. C'est très beau, l'action est mêlée de descriptions sublimes, notamment de paris, ou de la qualité particulière de l'instant où l'on n'entend plus rien que l'aile métallique du temps. Ce n'est jamais caricatural, même chez les bourgeois il y a de nobles sentiments, des interrogations, de l'abnégation comme chez le vieux Quesnel. Chacun peut avoir sa lecture, adhérer plus ou moins à tel ou tel des multiples personnages. On aime aussi cette patte Aragon qui associe, souvent de très près, une grande élégance de langage avec des tournures familières...Même si Aragon se livre peu, sauf dans la postface où il explique pourquoi il dédie toute son oeuvre à Elsa Triolet, et cependant on devine là-dessous une énorme sincérité, un désir de justice, des aspirations élevées.