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Le Chevalier des Touches

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C'était vers les dernières années de la Restauration. La demie de huit heures, comme on dit dans l'Ouest, venait de sonner au clocher, pointu comme une aiguille et vitré comme une lanterne, de l'aristocratique petite ville de Valognes. Le bruit de deux sabots traînants, que la terreur ou le mauvais temps semblaient hâter dans leur marche mal assurée, troublait seul le silence de la place des Capucins, déserte et morne alors comme la lande du Gibet elle-même. Tous ceux qui connaissent le pays, n'ignorent pas que la lande du Gibet, ainsi appelée parce qu'on y pendait autrefois, est un terrain qui fut longtemps abandonné, à droite de la route qui va de Valognes à Saint-Sauveur-le-Vicomte, et qu'une superstition traditionnelle le faisait éviter au voyageur... Quoique en aucun pays, du reste, huit heures et demie ne soient une heure indue et tardive, la pluie, qui était tombée, ce jour-là, sans interruption, la nuit,—on était en décembre,—et aussi les mœurs de cette petite ville, aisée, indolente et bien close, expliquaient la solitude de la place des Capucins et pouvaient justifier l'étonnement du bourgeois rentré, qui peut-être, accoté sous ses contrevents strictement fermés, entendait de loin ces deux sabots, grinçants et haletants sur le pavé humide, et au son desquels un autre bruit vint impétueusement se mêler. Sans doute, en tournant la place, sablée à son centre et pavée sur ses quatre faces, et en longeant la porte cochère vert-bouteille de l'hôtel de M. de Mesnilhouseau, qu'on avait, à cause de sa meute, surnommé Mesnilhouseau des chiens, les sabots qu'on entendait réveillèrent cette compagnie des gardes endormie; car de longs hurlements éclatèrent par-dessus les murs de la cour, et se prolongèrent avec la mélancolie désolée qui caractérise le hurlement des chiens dans la nuit. Ce long pleur monotone et désespéré des chiens, qui essayèrent de fourrer leur nez et leurs pattes sous la colossale porte cochère, comme s'ils avaient senti sur la place quelque chose d'insolite et de formidable, cette noire soirée, ce vent dans la pluie, cette place solitaire, qui n'était pas grande, il est vrai, mais qui, de riante qu'elle était autrefois, quand elle ressemblait à un square anglais, avec ses arbres plantés en carré et ses blanches balises, était devenue presque terrible depuis qu'en 182... on avait dressé au milieu une croix sur laquelle, colorié grossièrement, se tordait, en saignant, un Christ de grandeur naturelle; tous ces accidents, tous ces détails, pouvaient réellement impressionner le passant aux sabots qui marchait sous son parapluie incliné contre le vent, et dont l'eau qui tombait frappait la soie tendue de ses gouttes sonores, comme si elles eussent été des grains de cristal.

163 pages, Kindle Edition

Published July 1, 2024

About the author

Jules Barbey d'Aurevilly

701 books100 followers
Jules-Amédée Barbey d'Aurevilly was a novelist and literary critic at the Bonapartist paper Le Pays who was influential among fin-de-siècle decadents.
He specialised in mystery tales that explored hidden motivation and hinted at evil without being explicitly concerned with anything supernatural. He had a decisive influence on writers such as Auguste Villiers de l'Isle-Adam, Henry James and Marcel Proust.

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Profile Image for Lou.
2 reviews
March 14, 2025
« - Soyez témoins, messieurs», dit-elle, encore plus touchante et plus majestueuse à chaque mot, « que moi, Aimée-Isabelle de Spens, comtesse de Spens, marquise de Lathallan, ici présente, je prends aujourd'hui pour époux et pour maître M. Jacques, actuellement soldat au service de Sa Majesté notre Roi. Forcée par la nécessité de ces tristes temps, qui n'ont plus ni églises, ni prêtres, d'attendre des jours meilleurs pour ratifier et consacrer l'engagement solennel que je contracte aujourd'hui, j'ai voulu au moins devant vous, qui êtes chrétiens et gentilshommes - et des chrétiens, en temps d'épreuve, sont presque des prêtres! - jurer, en pleine liberté d'âme, obéissance et fidélité à M. Jacques, et lui engager ma foi et ma vie.»
Ils se tenaient, tous deux, l'un à côté de l'autre, elle splendide, et lui comme éclairé de sa splendeur.
« - Et, dit-elle avec la tristesse du regret « il n'y a pas seulement une croix sur laquelle je puisse prononcer mon serment!
- Si! madame», reprit fougueusement Beaumont, qui eut une idée de soldat. « Croise ton épée avec la mienne! » dit-il à La Varesnerie, qui était en face de lui.
Et ils les croisèrent. Et cela fit une croix.
Et devant ces deux lames nues entrecroisées qui pouvaient être rouges dans quelques heures, Aimée de Spens et M.Jacques se jurèrent l'un à l'autre ce qu'ils se seraient juré devant un autel, si à Touffedelys il y avait eu un autel encore.
Et tout cela fut si rapide et si sublime dans sa rapidité, monsieur de Fierdrap, qu'après trente ans ce moment-là m'est reste flamboyant dans la pensée, comme l'éclair de ces deux épées qui leur tomba sur le front, à ces deux fiancés d'avant la bataille, défiancés par la mort, le lendemain !
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