Soyons d’emblée très clairs : le mot important à ne pas rater dans le sous-titre (qui n’apparaît pas sur la couverture même) est « conte ». Car à vrai dire, il s’agit d’un conte, un long conte, un très long conte. Alors, mieux vaut aimer ça, sinon vous risquez bien de ne pas accrocher. Ce qui, je le regrette, fut mon cas.
Bien que le style employé par Kevin Lambert diffère de Que notre joie demeure en ce que le livre est plus structuré, on n’échappe pas aux redondances (pourquoi fallait-il étirer à ce point le dernier jour d’école ainsi que la veille de Noël ?). On aurait tant aimé que le livre obèse de 432 pages subisse une cure d’amaigrissement drastique à l’occasion du processus éditorial et de relecture.
Les longueurs s’expliquent par l’entremêlement des scènes de famille en mode « Strip Tease » avec la quête de Zoey et Emie-Anne. Kevin Lambert court deux lièvres à la fois, donnant l’impression de ne pas pouvoir choisir entre la description des relations intrafamiliales d’une part, et la divagation des deux jeunes dans leur monde parallèle avec Skyd. Cependant, Josiane, la pièce rapportée dans la famille Lamontagne, pourrait être, à mon sens, le personnage pivot autour duquel les deux histoires s'articulent. Elle joue un rôle de pont (entre la famille et les enfants) et de facilitatrice (passage à une autre étape de leur développement personnel) que personne ne soupçonne, dont ne personne ne prend la mesure, y compris elle-même. À cet égard, la profession de psychologue ne lui est pas attribuée par hasard par Kevin Lambert.
Le changement de point de vue, le narrateur étant tantôt extérieur aux scènes décrites, tantôt un acteur (mais lequel ? Kev lui-même ?) lorsqu’il s’exprime à la première personne du pluriel n’aide pas à y voir clair dans l’intrication des deux histoires. Et je n’évoque même pas le passage impromptu du masculin au féminin et inversement en ce qui concerne un protagoniste (mais peut-être me suis-je assoupi au moment où s'expliquait cette transmutation).
Les dialogues en français du Québec produisent un effet immersif ou… compliquent encore l’adhésion à la narration. En ce qui me concerne, je ne pouvais m’empêcher de visualiser les Têtes à Claques qui parasitaient ainsi les dialogues. Cela n’enlève toutefois rien à la qualité des descriptions truculentes dignes d’un ingénieur ou d’un horloger : "Faire couler sa présence huileuse dans la mécanique familiale" (82), "Josiane essaie de ne pas sonner fâchée, même si on entend les bouillons de lave dans sa voix" (406) par exemple.
Tandis que Kevin Lambert raccourcit son prénom de deux lettres, il allonge celui de certains personnages Anne-Violette, Pierre-Luc, Yves-Marie, Marc-Antoine et bien sûr, Emie-Anne. La perte des deux dernières lettres marque-t-elle une volonté de rajeunissement ? La sonorité « Kev » serait un écho à l’âge de Zoey et d’Emie-Anne et de ce fait, l’écrivain deviendrait un comparse de leurs aventures plutôt que l’auteur démiurgique de celles-ci. C’est une nostalgie envers sa propre jeunesse qui pourrait le motiver à briser la frontière entre d’une part, son statut d’auteur dans le monde réel et d’autre part, d’acteur discret dans le monde fictif, ce qui pourrait alors expliquer l’usage de « nous » dans plusieurs chapitres ; le quatrième de couverture semble soutenir cette hypothèse puisqu’elle nous apprend que « Kev Lambert nous entraîne dans un univers parallèle directement inspiré de ses lectures d'adolescence ». « Nous entraîne » littéralement. Dès lors, cela pourrait expliquer la longueur excessive du livre, Kevin Lambert pataugeant dans sa nostalgie et heureux de sa connivence avec ses personnages, aurait toutes les peines du monde à passer à autre chose. Mais bien sûr, tout ceci peut relever dans mon chef d’une psychologie de comptoir et une préface insérée dans une réédition pourrait fournir quelques clés aux lecteurs.trices pour mieux comprendre le conte ou pour clarifier qu'il appartient à chacun.e d'y voir ce qu'il veut y voir. Ce qui confirmerait une connivence entre Kevin Lambert et son lecteur, sa lectrice, à la manière de celle qui lie Zoey et Emie-Anne.