10 avril 2023.
« Il est tout blanc, d’un blanc spectral, taillé en Hermès. Privé de son socle, pour ainsi dire détrôné, il jouxte des artefacts faits de la même substance dure, compacte, quelque peu élimés par le temps, imprégnés de la même grandeur surannée. La vitrine expose une matière – l’ivoire – à travers ses multiples usages exhumés d’un grenier de grand-mère. Un chausse-pied, des coquetiers, des ronds de serviette, un coupe-papier, un bougeoir, des boules de billard, une brosse à cheveux, et au milieu de ce bric-à-brac de brocanteur, un roi avec sa barbe et ses médailles. Léopold II n’est plus qu’un bibelot parmi d’autres. »
King Kasaï est le nom d’un éléphant empaillé qui fut longtemps le symbole du Musée royal de l’Afrique centrale, situé près de Bruxelles. C’est devant le « roi du Kasaï » et près d’un Léopold II à la gloire déboulonnée, dans cette ancienne vitrine du projet colonial belge aujourd’hui rebaptisée Africa Museum, que Christophe Boltanski passe la nuit.
En partant sur les traces du chasseur qui participa à la vaste expédition zoologique du Musée et abattit l’éléphant en 1956, l’auteur s’aventure au cœur des plus violentes ténèbres, celles de notre mémoire.
« King Kasaï ». Christophe Boltanski. Éditions Stock. 2023.
Je vous livre ici un extrait de l’article de Philippe Lançon dans « Libération » 1er février 2023.
« Comme pas mal de futurs reporters, le petit Christophe Boltanski a beaucoup lu Tintin : «J’ai appris à lire avec lui, à voir le monde à travers ses cases. Je lui dois ma soif d’ailleurs, mon attrait pour les départs à l’improviste et les rencontres inopinées. C’est sa faute si mes passeports sont couverts de tampons.» Bien sûr, il a lu Tintin au Congo, mais, autant qu’il s’en souvienne, l’album ne lui a jamais vraiment plu, «même petit, le mépris qu’il témoignait pour ses habitants me troublait». Tous les enfants n’ont pas la conscience aussi précoce. Un demi-siècle et bien des reportages plus tard, en particulier en Afrique, le journaliste est aussi écrivain, il a 60 ans et, comme pas mal de reporters qui ont lu Tintin, il ne les fait pas. Le voilà enfermé pour une nuit dans ce qui fut longtemps nommé le Musée royal de l’Afrique centrale. Le bâtiment est situé à Tervuren, dans la périphérie de Bruxelles. On l’a maintenant rebaptisé Africa Museum et on a tâché de transformer ce grand espace qui célébrait le Congo belge et ses sanglantes aventures coloniales en… quoi ? Dans le cadre de la collection «Ma nuit au musée», Christophe Boltanski est venu pour s’en faire une idée.
Il entre par les sous-sols, en passant sous une arche. Une averse d’une puissance tropicale le met en condition. Tel Tintin dans les tombes du temple du Soleil, il avance dans une obscurité peuplée de fantômes, de bêtes, de masques, de fétiches, comme il a crapahuté naguère dans l’enfer congolais. Le Congo est indépendant depuis 1960 ; la mise à mort continue. La progression de l’auteur dans cette grande boutique des horreurs se mélange, d’emblée, au récit d’une marche difficile qu’il fit dix ans plus tôt dans «l’immensité végétale». Il approchait de la mine d’étain de Bisié, un ensemble de collines rasées, vidées de leurs trésors, «d’où émergeaient des ombres spectrales, le corps couvert de glaise, les yeux liquéfiés, les mains tordues à force de cogner. La mine de Bisié ressemblait à un astre mort». Il a marché sur cette lune, et maintenant il avance avec la lampe de son portable parmi les trophées relégués comme un gros petit tas de secrets honteux. Il explore les lieux comme il explorait rétrospectivement, dans la Cache (Stock, 2015) l’appartement parisien de sa famille, qui en sortait si peu, et la petite pièce dissimulée, haute de 1m20, où son grand-père juif se cacha de 1942 à 1944. Il étouffe.