Vous vous souvenez de « On dirait des hommes » publié à la Manufacture de livres en 2023 ? Cette année, Fabrice Tassel publie « On ne sait rien de toi ». Il y est encore question d’apparences trompeuses, de femmes en souffrance et de justice. Le sujet semble éculé, et l’on pourrait penser que tout a déjà été dit… Encore faut-il savoir comment le dire, comment l’écrire de manière originale et dense, sans forcer sur le pathos. Mettre en avant la vie de gens ordinaires m’apparaît bien plus ardu que de raconter des histoires extraordinaires…
Fabrice Tassel excelle dans cet exercice où le personnage de papier ressemble à notre père, à notre frère ou à un ami proche.
« On ne sait rien de toi » est venu chatouiller ma vie personnelle et sans doute est-ce là ce qu’il m’a d’abord interpellée. Il est troublant de découvrir entre les lignes des pans d’un vécu qui peine à être pardonné. Un bannissement familial, un « ghosting » fraternel, un éclatement de la cellule « domestique », des paroles malheureuses qui ne peuvent être retirées, et des actes impardonnables qui créent un ressentiment tel, qu’ils obsèdent jusqu’à la tombe ! Oui, Fabrice Tassel a fait ressurgir toutes ces émotions qui m’ont façonné, et entravent, encore aujourd’hui, ma capacité au bonheur. Et comme je ne crois pas beaucoup aux hasards dans ces cas-là, je sais que ce roman m’a trouvé pour me dire quelque chose d’essentiel… À moi de savoir en décrypter le message.
Charles fête ses cinquante ans au début du roman. C’est un grand flic à la position enviable au sein de l’IGPN. Il aime l’ordre, la rigueur, chasser les brebis galeuses qui font du tort au système. Il croit en la justice et en ses idéaux. Rigidité, intransigeante, sévérité le caractérisent dans son travail. Sauf que… au sein de son noyau familial, il peine à mener tout le monde à la baguette.
Avec Alexandra, son aînée, les relations se dégradent parce que celle-ci refuse de se conformer aux ordres paternels et veut décider de sa vie. On veut lui faire faire des études de droit, elle choisit la mode et l’exil à Londres pour entrer sur les bancs de Central Saint Martins.
Son épouse, Aline, et leurs deux autres enfants, Anouk et Virgile, font profil bas, mais n’en pensent pas moins. Les incompréhensions, les déceptions, les attentes non comblées créent progressivement une distance infranchissable entre des idéaux familiaux et la réalité.
« On ne sait rien de toi » navigue alors entre différentes temporalités, plusieurs événements qui doivent permettre au lecteur de raccrocher progressivement les chaînons manquants du délitement familial et d’une animosité grandissante. Les certitudes si chères à Charles s’effritent, les valeurs qu’il croyait immuables se désagrègent, et l’amènent à prendre d’autres dispositions de « contentement ».
« On ne sait rien de toi » explore les dynamiques familiales à travers une relation de couple de plusieurs dizaines d’années. « Que sait-on de ses parents ? (…) Leur enveloppe n’a plus aucun secret, elle connaît leurs rituels à la minute près. Mais les rêves, les déceptions, les espoirs ? En ont-ils même encore ? » Le foyer crée par Charles et Aline semble stable, mais qu’en est-il en réalité ? Alexandra, celle qui l’a déserté, devine pourtant des fêlures profondes. Et après son départ, ces fissures deviendront des crevasses, des fossés infranchissables tapis de couches d’excréments de non-dits et de dissimulation.
Quand Dominique Bontet (« Bonté »), juge d’instruction, prend contact avec Charles atteint d’un cancer, ce n’est pas pour lui conter fleurette. Elle a de bonnes raisons d’être là. Les tranchées familiales sont béantes et entre ce qu’il dévoile, et ce qu’elle sait déjà, l’heure est à la carbonisation de la jolie image d’Épinal familiale. Qu’y a-t-il dans le jardin secret de ce désormais vieux monsieur bien sous tous rapports, lui l’ex-grand flic qui a fait tomber les ripoux, le maître de l’ordre et de la Loi ?
« Mais il n’est qu’un homme en fuite avec ses secrets. Les vrais, et ceux qu’il imaginait détenir. »
Une chose est sûre, la retraite ne correspond pas vraiment à l’homme d’action. S’il en a aimé les premières journées, le ronronnement du quotidien commence à lui taper sur le système.
« Mais, depuis quelques semaines, cette tranquillité se teinte d’un léger ennui, d’un ronronnement qui l’inquiète, sans en percevoir la cause ni le point de départ. Certains soirs, il aimerait que la forme de tension qui l’a accompagné toute la journée se prolonge à la maison, comme s’il avait encore besoin d’opposition, de contradiction, de bras de fer, de regards qui ne baissent pas. »
Et quand on s’ennuie, on fait des âneries… Je n’en dirais pas plus sur les révélations de ce roman noir psychologique d’excellente facture.
« On ne sait rien de toi » pose une question essentielle « Peut-on réellement connaître les personnes avec qui l’on vit ? ». La famille est le parfait champ de bataille de l’intime pour démontrer que, ceux qui nous sont le plus proche peuvent se révéler de parfaits étrangers. Au sein du couple, une relation n’est pas toujours linéaire. Au gré des événements du quotidien, différentes strates invisibles de désaccords s’accumulent. Jusqu’à l’acte ou à la parole de trop. Alors, la boue que l’on croyait bien sèche se ramollit, devient très malléable et se met à bouillonner si fort que des giclées de ce volcan émotionnel en éruption viennent projeter quelques vérités bien assénées.
L’on peut faire et entendre beaucoup par amour, mais également se lancer dans un bras de fer silencieux irrémédiable. Dans une famille, il y a le conjoint, mais il y a aussi les enfants. Quand on est mère, difficile d’ignorer la façon dont est traitée la chair de sa chair.
« On ne sait rien de toi », roman de l’intimité, des blessures silencieuses et des basculements, nécessitait une certaine pudeur dans l’expression des émotions pour installer une atmosphère anxiogène croissante. Il exigeait également une finesse évidente pour traiter la psychologie des personnages et permettre au lecteur de se glisser sous différentes peaux. Il ne s’agissait pas de survoler, mais d’examiner à la loupe afin de laisser infuser la lie des ressentiments.
Fabrice Tassel est parvenu, non seulement à capturer ces instants, mais surtout à nous en faire cadeau. Il appartient à chacun ensuite de les vivre ou non. Comme il appartient à chacun de questionner des yeux celle ou celui qui nous face tous les jours !
Capturer ces instants intimes demande une acuité rare, comme écrire la pesanteur des instants, l’amertume des non-dits, la beauté fragile des instants fugaces de bonheur impossibles à retenir. L’enveloppe visible de l’Autre ne trahit pas forcément ses pensées et ses émotions souterraines : il peut nous regarder droit dans les yeux et nous mentir. Enfin, le passage du temps, inexorable, n’est pas forcément un ami qui nous veut du bien.
« On ne sait rien de toi » aborde tous ces points, et Fabrice Tassel accomplit sa mission avec une précision d’orfèvre. Dérangeant, éclairant et vibrant. « Que sait-on de l’autre finalement, même après plus de cinquante ans de vie commune ? » Regardez par-dessus votre épaule, la vérité n’est pas toujours celle que l’on croit….