Aucune époque n'a été aussi idiote. Jérôme Dagenais, le protagoniste de La mère patrie, en est convaincu. Il tente de conjurer la bêtise de son temps, s'évadant du présent pour retrouver son histoire. Il lit des livres oubliés, traverse des villages rayés de la carte, découvre des villes insoupçonnées. Gertrude Lemoyne et Robert Viau, Gagnon et Joutel, Tende, Cardiff et Östersund lui rappellent un passé qui l'émeut et le pays qu'il a tant voulu. Contre un Québec prosaïque et provincial, contre un monde insipide et arrogant, il lui reste la nostalgie coléreuse d'une élégie.
Très certainement l’une des meilleures lectures que j’ai faite dans la dernière année. Sur la forme, la chose est littéraire, très stylée et poétique. Sur le fond, il s’agit bel et bien d’un brillant essai sur le postmodernisme québécois et occidental décadent. Oscillant entre le regard nostalgique d’une esthétique conservatrice chateaubrienne et la critique politique acerbe propre au nationalisme québécois, Blanchard nous rappelle dans ce bouquin que le pessimisme est parfois un exercice de lucidité. Ne s’agissant pas d’un regard prescriptif, mais plutôt descriptif - tout au plus normatif par moment - La mère patrie encapsule avec une précision chirurgicale l’absurdité de cette époque déconstructiviste orwellienne ayant perdu ses repères.
Indirectement, Blanchard nous invite à faire l’ingénierie inversée et reconnecter avec la grandeur d’autrefois (québécoise comme humaine): culture, civilisation, esthétisme (quête du beau), histoire, vertus, religion, enracinement/oecuménisme, etc. De son regard proprement québécois, l’auteur nous rappelle constamment en filigrane, comme le disait Pierre Bourgault, que lorsque nous défendons la langue française au Québec, ce sont toutes les langues du monde que nous défendons contre l’hégémonie d’une seule.